IV-8 Modulesept

[Devoirs charitables que la Saine Vierge
rend à ses fidèles serviteurs
]

  1. Voici présentement les devoirs charitables que la Sainte Vierge, comme la meilleure de toutes les mères, rend à ces fidèles serviteurs, qui se sont donnés à elle de la manière que j’ai dit, et selon la figure de Jacob.
  2. Elle les aime. Ego diligentes me diligo: J’aime ceux qui m’aiment. Elle les aime:
  3. parce qu’elle est leur Mère véritable: or, une mère aime toujours son enfant, le fruit de ses entrailles;
  4. elle les aime par reconnaissance, parce qu’effectivement ils l’aiment comme leur bonne Mère;
  5. elle les aime parce qu’étant prédestinés, Dieu les aime: Jacob dilexi, Esaü autem odio habui,
  6. elle les aime parce qu’ils se sont tout consacrés à elle, et qu’ils sont sa portion et son héritage: In Israël haereditare.
  7. Elle les aime tendrement, et plus tendrement que toutes les mères ensemble. Mettez, si vous pouvez, tout l’amour naturel que les mères de tout le monde ont pour leurs enfants, dans un même cœur d’une mère pour un enfant unique: certainement cette mère aimera beaucoup cet enfant; cependant, il est vrai que Marie aime encore plus tendrement ses enfants que cette mère n’aimerait le sien. Elle ne les aime pas seulement avec affection, mais avec efficace. Son amour pour eux est actif et effectif, comme celui et plus que celui de Rébecca pour Jacob. Voici ce que cette bonne Mère, dont Rébecca n’était que la figure, fait pour obtenir à ses enfants la bénédiction du Père céleste:
  8. 1- Elle épie, comme Rébecca, les occasions favorables de leur faire du bien, de les agrandir et enrichir. Comme elle voit clairement en Dieu tous les biens et tous les maux, les bonnes et les mauvaises fortunes, elle dispose de loin les choses pour exempter de toutes sortes de maux ses serviteurs et les combler de toutes sortes de biens; en sorte que, s’il y a une bonne fortune à faire en Dieu, par la fidélité d’une créature à quelque haut emploi, il est sûr que Marie procurera cette bonne fortune à quelqu’un de ses bons enfants et serviteurs, et leur donnera la grâce pour en venir à bout avec fidélité: Ipsa procurat negocia nostra, dit un saint.
  9. 2- Elle leur donne de bons conseils, comme Rébecca à Jacob: Fili mio, acquiesce consiliis meis: Mon fils, suis mes conseils. Et, entre autres conseils, elle leur inspire de lui apporter deux chevreaux, c’est-à-dire leur corps et leur âme, de les lui consacrer pour en faire un ragoût qui soit agréable à Dieu, et de faire tout ce que Jésus-Christ, son Fils, a enseigné par ses paroles et ses exemples. Si ce n’est pas par elle-même qu’elle leur donne ces conseils, c’est par le  ministère des anges, qui n’ont pas de plus grand honneur et  plaisir que d’obéir à quelqu’un de ses commandements pour  descendre sur terre et secourir quelqu’un de ses serviteurs.
  10. 3- Quand on lui a apporté et consacré son corps et son âme et tout ce qui en dépend, sans rien excepter, que fait cette bonne Mère? Ce que fit autrefois Rébecca aux deux chevreaux que lui apporta Jacob:
  11. elle les tue et fait mourir à la vie du vieil Adam;
  12. elle les écorche et dépouille de leur peau naturelle, de leurs inclinations naturelles, de leur amour-propre et propre volonté et de toute attache à la créature;
  13. elle les purifie de leurs taches et ordures et péchés;
  14. elle les apprête au goût de Dieu et à sa plus grande gloire. Comme il n’y a qu’elle qui sait parfaitement ce goût divin et cette plus grande gloire du Très-Haut, il n’y a qu’elle qui, sans se tromper, peut accommoder et apprêter notre corps et notre âme à ce goût infiniment relevé et à cette gloire infiniment cachée.
  15. 4- Cette bonne Mère, ayant reçu l’offrande parfaite que nous lui avons faite de nous-mêmes et de nos propres mérites et satisfactions, par la dévotion dont j’ai parlé, et nous ayant dépouillés de nos vieux habits, elle nous approprie et nous rend dignes de paraître devant notre Père céleste.
  16. Elle nous revêt des habits propres, neufs, précieux et parfumés d’Esaü l’aîné, c’est-à-dire de Jésus-Christ, son Fils, qu’elle garde dans sa maison, c’est-à-dire qu’elle a dans sa puissance, étant la trésorière et la dispensatrice unique et éternelle des mérites et des vertus de son Fils, Jésus-Christ, qu’elle donne et communique à qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut et autant qu’elle veut, comme nous avons vu ci-devant.
  17. Elle entoure le cou et les mains de ses serviteurs des peaux de chevreaux tués et écorchés; c’est-à-dire, elle les orne des mérites et de la valeur de leurs propres actions. Elle tue et mortifie, à la vérité, tout ce qu’il y a d’impur et d’imparfait en leurs personnes; mais elle ne perd et ne dissipe pas tout le bien que la grâce y a fait; elle le garde et l’augmente pour en faire l’ornement et la force de leur cou et de leurs mains; c’est-à-dire pour les fortifier à porter le joug du Seigneur, qui se porte sur le cou, et opérer de grandes choses pour la gloire de Dieu et le salut de leurs pauvres frères.
  18. Elle donne un nouveau parfum et une nouvelle grâce à ces habits et ornements en leur communiquant ses propres habits; ses mérites et ses vertus, qu’elle leur a légués en mourant, par testament, comme dit un sainte religieuse du siècle dernier, morte en odeur de sainteté, et qui l’a su par révélation; en sorte que tous ses domestiques, ses fidèles serviteurs et esclaves sont doublement vêtus, des habits de son Fils et des siens propres: Omnes domestici ejus vestiti sunt duplicibus: c’est pourquoi  ils n’ont rien à craindre du froid de Jésus-Christ, blanc, comme la neige, que les réprouvés tout nus et dépouillés des mérites de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge ne pourront soutenir.
  19. 5- Elle leur fait enfin obtenir la bénédiction du Père céleste, quoique, n’étant que les puînés et les enfants adoptifs, ils ne dussent pas naturellement l’avoir. Avec ces habits tout neufs, très précieux et de très bonne odeur, et avec leur corps et leur âme bien préparés et apprêtés, ils s’approchent en confiance du lit de repos de leur Père céleste. Il entend et distingue leur voix, qui est celle du pécheur; il touche leurs mains couvertes de peaux; il sent la bonne odeur de leurs habits; il mange avec joie de ce que Marie, leur Mère, lui a apprêté; et reconnaissant en eux les mérites et la bonne odeur de son Fils et de sa sainte Mère:
  20. il leur donne sa double bénédiction; bénédiction de la rosée du ciel: De rore coelesti, c’est-à-dire de la grâce divine qui est semence de la gloire: Benedixit nos omni benedictione spirituali in Christo Jesu; bénédiction de la graisse de la terre: De pinguedine terrae, c’est-à-dire que ce bon Père leur donne leur pain quotidien et une suffisante abondance des biens de ce monde;
  21. il les rend maîtres de leurs autres frères, les réprouvés: non pas que cette primauté paraisse toujours dans ce monde qui passe en un instant, où souvent les réprouvés dominent: Peccatores effabuntur et gloriabuntur. Vidi impium superexaltatum et elevatum; mais elle est pourtant véritable, et elle paraîtra manifestement dans l’autre monde, à toute éternité, où les justes, comme dit le Saint-Esprit, domineront et commanderont aux mations: Dominabuntur populis.
  22. Sa Majesté, non contente de les bénir en leurs personnes et en leurs biens, bénit encore tous ceux qui les béniront, et maudit tous ceux qui les maudiront et persécuteront.

 

 

[Elle les entretient de tout]

  1. Le second devoir de charité que la Sainte Vierge exerce envers ses fidèles serviteurs, c’est qu’elle les entretient de tout pour le corps et pour l’âme. Elle leur donne des habits doublés, comme nous venons de voir; elle leur donne à manger les mets les plus excellents de la table de Dieu; elle leur donne à manger le pain de vie, qu’elle a formé; A generationibus meis implemini: mes chers enfants, leur dit- elle, sous le nom de la Sagesse, remplissez-vous de mes générations, c’est-à-dire de Jésus, le fruit de vie, que j’ai mis au monde pour vous. – Venite, comedite panem meum et bibite vinum quod miscui vobis; comedite, et bibite, et inebriamini, carissimi: Venez, leur répète-t-elle en un autre endroit, manger mon pain, qui est Jésus, et buvez le vin de son amour, que je vous ai mêlé avec le lait de mes mamelles. Comme c’est elle qui est la trésorière et la dispensatrice des dons et des grâces du Très-Haut, elle en donne une bonne portion, et la meilleure, pour nourrir et entretenir ses enfants et serviteurs. Ils sont engraissés du pain vivant, ils sont enivrés du vin qui germe les vierges. Ils sont portés à la mamelle: Ad ubera portabimini. Ils ont tant de facilité à porter le joug de Jésus-Christ qu’ils n’en sentent pas la pesanteur, à cause de l’huile de la dévotion dont elle le fait pourrir: Jugum eorum putrescere faciet a facie olei.

[3. Elle les conduit et dirige]

  1. Le troisième bien que la Sainte Vierge fait à ses fidèles serviteurs, c’est qu’elle les conduit et dirige selon la volonté de son Fils. Rébecca conduisait son petit Jacob et lui donnait de temps en temps de bons avis, soit pour attirer sur lui la bénédiction de son père, soit pour éviter la haine et la persécution de son frère Esaü. Marie, qui est l’étoile de la mer, conduit tous ses fidèles serviteurs à bon port; elle leur montre les chemins de la vie éternelle; elle leur fait éviter les pas dangereux; elle les conduit par la main dans les sentiers de la justice; elle les soutient quand ils sont prêts de tomber; elle les relève quand ils sont tombés; elle les reprend, en mère charitable, quand ils manquent; et quelquefois même, elle les châtie amoureusement. Un enfant obéissant à Marie, sa mère nourrice et sa directrice  éclairée, peut-il s’égarer dans les chemins de l’éternité? Ipsam sequens, non devias. En la suivant, dit saint Bernard, vous ne vous égarez point. Ne craignez pas qu’un véritable enfant de Marie soit trompé par le malin et tombe en quelque hérésie formelle. Là où est la conduite de Marie, là ni le malin esprit avec ses illusions, ni les hérétiques avec leurs finesses ne se trouvent: Ipsa tenente, non corruis.

 

[4. Elle les défend et protège]

  1. Le quatrième bon office que la Sainte Vierge rend à ses enfants et fidèles serviteurs, c’est qu’elle les défend et protège contre leurs ennemis. Rébecca, par ses soins et ses industries, délivra Jacob de tous les dangers où il se trouva, et particulièrement de la mort que son frère Esaü lui aurait apparemment donnée par la haine et l’envie qu’il lui portait,  comme autrefois Caïn à son frère Abel. Marie, la bonne Mère des prédestinés, les cache sous les ailes de sa protection, comme une poule ses poussins; elle parle, elle s’abaisse à eux, elle condescend à toutes leurs faiblesses; elle se met autour d’eux et les accompagne comme une armée rangée en bataille: ut castrorum acies ordinata. Un homme entouré d’une armée bien rangée de cent mille hommes, peut-il craindre ses ennemis? Un fidèle serviteur de Marie, entouré de sa protection et de sa puissance impériale, a encore moins à craindre. Cette bonne Mère et Princesse puissante des cieux dépêcherait plutôt des bataillons de millions d’anges pour  secourir un de ses serviteurs qu’il ne fût jamais dit qu’un  fidèle serviteur de Marie, qui s’est confié en elle, a succombé à la malice, au nombre et à la force de ses ennemis.

 

[5. Elle intercède pour eux]

  1. Enfin, le cinquième et le plus grand bien que l’aimable Marie procure à ses fidèles dévots, c’est qu’elle intercède pour eux auprès de son Fils, et l’apaise par ses prières, et elle les unit à lui d’un lien très intime et les y conserve. Rébecca fit approcher Jacob du lit de son père; et le bon  homme le toucha, l’embrassa, et le baisa même avec joie, étant content et rassasié des viandes bien apprêtées qu’il lui avait apportées; et ayant senti avec beaucoup de contentement les parfums exquis de ses vêtements, il s’écria: Ecce odor filii mei sicut odor agri pleni, cui benedixit Dominus: Voici l’odeur de mon fils, qui est comme l’odeur d’un champ plein, que le Seigneur a béni. Ce champ plein, dont l’odeur charma le cœur du père, n’est autre que l’odeur des vertus et des mérites de Marie, qui est un champ plein de grâce, où Dieu le Père a semé, comme un grain de froment des élus, son Fils unique. Oh! qu’un enfant parfumé de la bonne odeur de Marie est bienvenu auprès de Jésus-Christ, qui est le Père du siècle à venir! Oh! qu’il lui est promptement et parfaitement uni! Nous l’avons montré plus au long ci-devant. [152-168]
  2. De plus, après qu’elle a comblé ses enfants et ses fidèles serviteurs de ses faveurs, qu’elle leur a obtenu la bénédiction du Père céleste et l’union avec Jésus-Christ, elle les conserve en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en eux; elle les garde et elle les veille toujours, de peur qu’ils ne perdent la grâce de Dieu et ne tombent dans les pièges de leurs ennemis: In plenitudine sanctos detinet: Elle retient les saints dans leur plénitude, et les y fait persévérer jusqu’à la fin, comme nous avons vu. [173-182] Voilà l’explication de cette grande et ancienne figure de la prédestination et réprobation, si inconnue et si pleine de mystères.

 

 

[4.] LES EFFETS MERVEILLEUX QUE CETTE DEVOTION PRODUIT DANS UNE AME QUI Y EST FIDELE.

  1. Mon cher frère, soyez persuadé que si vous vous rendez fidèle aux pratiques intérieures, que je vous marquerai ci- après: [226-256, 257-265]

[Connaissance et mépris de soi-même]

1- Par la lumière que le Saint-Esprit vous donnera par Marie, sa chère Epouse, vous connaîtrez votre mauvais fonds, votre corruption et votre incapacité à tout bien, si Dieu n’en est le principe comme auteur de la nature ou de la grâce, et, en suite de cette connaissance, vous vous mépriserez, vous ne penserez à vous qu’avec horreur. Vous vous regarderez comme un limaçon qui gâte tout de sa bave, ou comme un crapaud qui empoisonne tout de son venin, ou comme un serpent malicieux qui ne cherche qu’à tromper. Enfin l’humble Marie vous fera part de sa profonde humilité, qui fera que vous vous mépriserez, vous ne mépriserez personne et vous aimerez le mépris.

 

[Participation à la foi de Marie]

  1. 2- La Sainte Vierge vous donnera part à sa foi, qui a été plus grande sur la terre que la foi de tous les patriarches, les prophètes, les apôtres et tous les saints. Présentement qu’elle est régnante dans les cieux, elle n’a plus cette foi, parce qu’elle voit clairement toutes choses en Dieu, par la lumière de la gloire; mais cependant, avec l’agrément du Très- Haut, elle ne l’a pas perdue en entrant dans la gloire; elle l’a gardée pour la garder dans l’Eglise militante à ses plus fidèles serviteurs et servantes. Plus donc vous gagnerez la bienveillance de cette auguste Princesse et Vierge fidèle, plus vous aurez de pure foi dans toute votre conduite: une foi  pure, qui fera que vous ne vous soucierez guère du sensible et de l’extraordinaire; une foi vive et animée par la charité,  qui fera que vous ne ferez vos actions que par le motif du pur  amour; une foi ferme et inébranlable comme un rocher, qui fera que vous demeurerez ferme et constant au milieu des orages et des tourmentes; une foi agissante et perçante, qui, comme un mystérieux passe-partout, vous donnera entrée dans les mystères de Jésus-Christ, dans les fins dernières de l’homme et dans le cœur de Dieu même; une foi courageuse, qui vous fera entreprendre et venir à bout de grandes choses pour Dieu et le salut des âmes, sans hésiter; enfin, une foi qui sera votre flambeau enflammé, votre vie divine, votre trésor caché de la divine Sagesse, et votre arme toute-puissante dont vous vous servirez pour éclairer ceux qui sont dans les ténèbres et l’ombre de la mort, pour embraser ceux qui sont tièdes et qui ont besoin de l’or embrasé de la charité, pour donner vie à ceux qui sont morts par le péché, pour toucher et renverser, par vos paroles douces et puissantes, les cœurs de marbre et les cèdres du Liban, et enfin pour résister au diable et à tous les ennemis du salut.

 

[Grâce du pur amour]

  1. 3- Cette Mère de la belle dilection ôtera de votre cœur tout scrupule et toute crainte servile déréglée: elle l’ouvrira et l’élargira pour courir dans les commandements de son Fils, avec la sainte liberté des enfants de Dieu, et pour y introduire le pur amour, dont elle a le trésor; en sorte que vous ne vous conduirez plus, tant que vous avez fait, par  crainte à l’égard de Dieu charité, mais par le pur amour. Vous  le regarderez comme votre bon Père, auquel vous tâcherez de  plaire incessamment, avec qui vous converserez confidemment, comme un enfant avec son bon père. Si vous venez, par malheur, à l’offenser, vous vous en humilierez aussitôt devant lui, vous lui en demanderez pardon humblement, vous lui tendrez la main simplement et vous vous en relèverez amoureusement, sans trouble ni inquiétude, et continuerez à marcher vers lui sans découragement.

[Grande confiance en Dieu et en Marie]

  1. 4- La Sainte Vierge vous remplira d’une grande confiance en Dieu et en elle-même:
  • parce que vous n’approcherez plus de Jésus-Christ par vous-même, mais toujours par cette bonne Mère;
  • parce que, lui ayant donné tous vos mérites, grâces et satisfactions, pour en disposer à sa volonté, elle vous communiquera ses vertus et elle vous revêtira de ses mérites, en sorte que vous pourrez dire à Dieu avec confiance: Voici Marie votre servante: qu’il me soit fait selon votre parole: Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum;
  • parce que, vous étant donné à elle tout entier, corps et âme, elle qui est libérale avec les libéraux et plus libérale que les libéraux mêmes, se donnera à vous par retour d’une manière merveilleuse, mais véritable; en sorte que vous pourrez lui dire hardiment: Tuus sum ego, salvum me fac: Je suis à vous, Sainte Vierge, sauvez-moi; ou comme j’ai déjà dit, avec le Disciple bien-aimé: Accepi te in mea: Je vous ai prise, sainte Mère, pour tous mes biens. Vous pourrez encore dire, avec saint Bonaventure: Ecce Domina salvatrix mea, fiducialiter agam, et non timebo, quia fortitudo mea, et laus mea in Domino es tu…; et en un autre endroit: Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt, o Virgo gloriosa, super omnia benedicta; ponam te ut signaculum super cor meum, quia fortis est ut mors dilectio tua (S. Bon. In psal. min. B.V.) Ma chère Maîtresse et salvatrice, j’agirai avec confiance et je ne craindrai point, parce que vous êtes ma force et ma louange dans le Seigneur… Je suis tout vôtre, et tout ce que j’ai vous appartient; ô glorieuse Vierge, bénite par-dessus toutes choses créées, que je vous mette comme un cachet sur mon cœur, parce que votre dilection est forte comme la mort! Vous pourriez dire à Dieu dans les sentiments du Prophète: Domine, non est exaltatum cor meum, neque elati sunt oculi mei; neque ambulavi in magnis, neque in mirabilibus super me; si non humiliter sentiebam, sed exaltavi animam; sicut ablactatus super matre sua, ita retributio in anima mea: Seigneur, ni mon cœur, ni mes yeux n’ont aucun sujet de s’élever et de s’enorgueillir, ni de rechercher les choses grandes et  merveilleuses; et, avec cela, je ne suis pas encore humble, mais j’ai relevé et encouragé mon âme par la confiance; je suis comme un enfant sevré des plaisirs de la terre et appuyé sur le sein de ma mère; et c’est sur ce sein qu’on me comble de biens.
  • Ce qui augmentera encore votre confiance en elle, c’est que, lui ayant donné en dépôt tout ce que vous avez de bon pour le donner ou le garder, vous aurez moins de confiance en vous et beaucoup plus en elle, qui est votre trésor. Oh! quelle confiance et quelle consolation pour une âme qui peut dire que le trésor de Dieu, où il a mis tout ce qu’il a de plus précieux, est le sien aussi! Ipsa est thesaurus Domini: Elle est, dit un saint, le trésor du Seigneur.

[Communication de l’âme et de l’esprit de Marie]

  1. 5- L’âme de la Sainte Vierge se communiquera à vous pour glorifier le Seigneur; son esprit entrera en la place du vôtre pour se réjouir en Dieu, son salutaire, pourvu que vous vous rendiez fidèle aux pratiques de cette dévotion. Sit in singulis anima Mariae ut magnificet Dominum; sit in singulis spiritus Mariae ut exultet in Deo (S. Amb): Que l’âme de Marie soit en chacun pour y glorifier le Seigneur; que l’esprit de Marie soit en chacun, pour s’y réjouir en Dieu. Ah! quand viendra cet heureux temps, dit un saint homme de nos jours qui était tout perdu en Marie, ah! quand viendra cet heureux temps où la divine Marie sera établie maîtresse et souveraine dans les cœurs, pour les soumettre pleinement à l’empire de son grand et unique Jésus. Quand est-ce que les âmes respireront autant Marie que les corps respirent l’air? Pour lors, des choses merveilleuses arriveront dans ces bas lieux, où le Saint-Esprit, trouvant sa chère Epouse comme reproduite dans les âmes, y surviendra abondamment et les remplira de ses dons, et particulièrement du don de sa sagesse, pour opérer des merveilles de grâces. Mon cher frère, quand viendra ce temps heureux et ce siècle de Marie, où plusieurs âmes choisies et obtenues du Très-Haut par Marie, se perdant elles- mêmes dans l’abîme de son intérieur, deviendront des copies vivantes de Marie, pour aimer et glorifier Jésus-Christ? Ce temps ne viendra que quand on connaîtra et on pratiquera la dévotion que j’enseigne: Ut adveniat regnum tuum, adveniat regnum Mariae.

[Transformation des âmes  en Marie à l’image de Jésus-Christ]

  1. 6- Si Marie, qui est l’arbre de vie, est bien cultivée en votre âme par la fidélité aux pratiques de cette dévotion, elle portera son fruit en son temps; et ce fruit n’est autre que Jésus-Christ. Je vois tant de dévots et dévotes qui cherchent Jésus-Christ, les uns par une voie et une pratique, les autres par l’autre; et souvent après qu’ils ont beaucoup travaillé pendant la nuit, ils peuvent dire: Per totam noctem laborantes, nihil cepimus: Quoique nous ayons travaillé pendant toute la nuit, nous n’avons rien pris. Et on peut leur dire: Laborastis multum, et intulistis parum: Vous avez  beaucoup travaillé, et vous avez peu gagné. Jésus-Christ est encore bien faible chez vous. Mais par la voie immaculée de Marie et cette pratique divine que j’enseigne, on travaille pendant le jour, on travaille dans un lieu saint, on travaille peu. Il n’y a point de nuit en Marie, puisqu’il n’y a point eu  de péché ni même la moindre ombre. Marie est un lieu saint, et le Saint des saints, où les saints sont formés et moulés.
  2. Remarquez, s’il vous plait, que je dis que les saints sont moulés en Marie. Il y a une grande différence entre faire une figure en relief, à coups de marteau et de ciseau, et faire une figure en la jetant en moule: les sculpteurs et statuaires travaillent beaucoup à faire les figures dans la première manière, et il leur faut beaucoup de temps; mais à les faire dans la seconde manière, ils travaillent peu et les font en fort peu de temps. Saint Augustin appelle la Sainte Vierge forma Dei: le moule de Dieu: Si formam Dei te appellem, digna existis: le moule propre à former et mouler des dieux. Celui qui est jeté dans ce moule divin est bientôt formé en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en lui: à peu de frais et en peu de temps, il deviendra dieu, puisqu’il est jeté dans le même moule qui a formé un Dieu.
  3. Il me semble que je puis fort bien comparer des directeurs et personnes dévotes qui veulent former Jésus- Christ en soi ou dans les autres par d’autres pratiques que celle-ci, à des sculpteurs qui, mettant leur confiance dans leur savoir-faire, leurs industries et leur art, donnent une infinité de coups de marteau et de ciseau à une pierre dure, ou une pièce de bois mal polie, pour en faire l’image de Jésus-Christ; et quelquefois ils ne réussissent pas à exprimer Jésus-Christ au naturel, soit faute de connaissance et d’expérience de la personne de Jésus-Christ, soit à cause de quelque coup mal donné, qui a gâté l’ouvrage. Mais, pour ceux qui embrassent ce secret de la grâce que je leur présente, je les compare avec raison à des fondeurs et mouleurs qui, ayant trouvé le beau moule de Marie, où Jésus-Christ a été naturellement et divinement formé, sans se fier à leur propre industrie, mais uniquement à la bonté du moule, se jettent et se perdent en Marie pour devenir le portrait au naturel de Jésus-Christ.
  4. O la belle et véritable comparaison! Mais qui la comprendra? Je désire que ce soit vous, mon cher frère. Mais souvenez-vous qu’on ne jette en moule que ce qui est fondu et liquide: c’est-à-dire qu’il faut détruire et fondre en vous le vieil Adam, pour devenir le nouveau en Marie.

[La plus grande gloire de Jésus-Christ]

  1. 7- Par cette pratique, bien fidèlement observée, vous donnerez à Jésus-Christ plus de gloire en un mois de temps que par aucune autre, quoique plus difficile, en plusieurs années.

-Voici les raisons de ce que j’avance:

1- Parce que, faisant vos actions par la Sainte Vierge, comme cette pratique enseigne, vous quittez vos propres intentions et opérations, quoique bonnes et connues, pour vous perdre, pour ainsi dire, dans celles de la Très Sainte Vierge, quoiqu’elles vous soient inconnues; et, par là, vous entrez en participation de la sublimité de ses intentions, qui ont été si pures, qu’elle a plus donné de gloire à Dieu par la moindre de ses actions, par exemple en filant sa quenouille, en faisant un point d’aiguille, qu’un saint Laurent sur son gril, par son cruel martyre, et même que tous les saints par leurs  actions les plus héroïques: ce qui fait que, pendant son séjour ici-bas, elle a acquis un comble si ineffable de grâces et de mérites, qu’on compterait plutôt les étoiles du firmament, les gouttes d’eau de la mer et les sables du  rivage, que ses mérites et ses grâces, et qu’elle a donné plus de gloire à Dieu que tous les anges et les saints ne lui ont donné ni ne lui en donneront. O prodige de Marie! vous n’êtes capable que de faire des prodiges de grâces dans les âmes qui veulent bien se perdre en vous.

  1. 2- Parce qu’une âme, par cette pratique, ne comptant pour rien tout ce qu’elle pense ou fait d’elle-même, et ne mettant son appui et sa complaisance que dans les dispositions de Marie, pour approcher de Jésus-Christ, et même pour lui parler, elle pratique beaucoup plus l’humilité que les âmes qui agissent par elles-mêmes, et qui ont un appui et une complaisance imperceptible dans leurs dispositions; et, par conséquent, elle glorifie plus hautement Dieu, qui n’est parfaitement glorifié que par les humbles et les petits de cœur.
  2. 3- Parce que la Sainte Vierge, voulant bien, par une grande charité, recevoir en ses mains virginales le présent de nos actions, elle leur donne une beauté et un éclat admirable; elle les offre elle-même à Jésus-Christ, et sans difficulté, que Notre-Seigneur en est plus glorifié que si nous les offrions par nos mains criminelles. [146-149]
  3. 4- Enfin, parce que vous ne pensez jamais à Marie, que Marie, en votre place, ne pense à Dieu; vous ne louez ni n’honorez jamais Marie, que Marie avec vous ne loue et n’honore Dieu. Marie est toute relative à Dieu, et je l’appellerais fort bien la relation de Dieu, qui n’est que par rapport à Dieu, ou l’écho de Dieu, qui ne dit et ne répète que Dieu. Si vous dites Marie, elle dit Dieu. Sainte Elisabeth loua Marie et l’appela bienheureuse de ce qu’elle avait cru; Marie, l’écho fidèle de Dieu, entonna: Magnificat anima mea Dominum: Mon âme glorifie le Seigneur. Ce que Marie a fait en cette occasion, elle le fait tous les jours; quand on la loue, on l’aime, on l’honore ou on lui donne, Dieu est loué, Dieu est aimé, Dieu est honoré, on donne à Dieu par Marie et en Marie.

 

 

[5.] PRATIQUES PARTICULIERES
DE CETTE DEVOTION
.

Pratiques Extérieures

  1. Quoique l’essentiel de cette dévotion consiste dans l’intérieur, elle ne laisse pas d’avoir plusieurs pratiques extérieures qu’il ne faut pas négliger: Haec oportuit facere et illa non omittere, soit parce que les pratiques extérieures bien faites aident les intérieures, soit parce qu’elles font ressouvenir l’homme, qui se conduit toujours par les sens, de ce qu’il a fait ou doit faire; soit parce qu’elles sont propres à édifier le prochain qui les voit, ce que ne font pas celles qui sont purement intérieures. Qu’aucun mondain donc, ni critique, ne mette ici le nez pour dire que la vraie dévotion est dans le cœur, qu’il faut éviter ce qui est extérieur, qu’il peut y avoir de la vanité, qu’il faut cacher sa dévotion, etc. Je leur réponds avec mon Maître: Que les hommes voient vos bonnes œuvres, afin qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux; non pas, dit saint Grégoire, qu’on doive faire ses actions et dévotions extérieures pour plaire aux hommes et en tirer quelque louange, ce serait vanité; mais on les fait quelquefois devant les hommes, dans la vue de plaire à Dieu et de le faire glorifier par-là, sans se soucier des mépris ou des louanges des hommes. Je ne rapporterai qu’en abrégé quelques pratiques  extérieures, que je n’appelle pas extérieures parce qu’on les fait sans intérieur, mais parce qu’elles ont quelque chose d’extérieur, pour les distinguer de celles qui sont purement intérieures.

[Consécration après exercices préparatoires]

  1. Première pratique. – Ceux et celles qui voudront entrer en cette dévotion particulière, qui n’est point érigée en confrérie, quoiqu’il le fût à souhaiter, après avoir, comme j’ai [dit] dans la première partie de cette préparation au Règne de Jésus-Christ, employé douze jours au moins à se vider de l’esprit du monde contraire à celui de Jésus-Christ, emploieront trois semaines à se remplir de Jésus-Christ par la Très Sainte Vierge. Voici l’ordre qu’ils pourront garder:
  2. Pendant la première semaine, ils emploieront toutes leurs oraisons et actions de piété à demander la connaissance d’eux-mêmes et la contrition de leurs péchés: et ils feront tout en esprit d’humilité. Pour cela, ils pourront, s’ils veulent, méditer ce que j’ai dit de notre mauvais fond et ne se regarder, les six jours de cette semaine, que comme des escargots, limaçons, crapauds, cochons et serpents et boucs; ou bien ces trois paroles de saint Bernard: Cogita quid fueris, semen putridum; quid sis, vas stercorum; quid futurus sis, esca vermium. Ils prieront Notre-Seigneur et son Saint-Esprit de les éclairer, par ces paroles: Domine, ut videam; ou  Noverim me; ou Veni, Sancte Spiritus, et diront tous les jours les litanies du Saint-Esprit et l’oraison qui suit, marqués dans la première partie de cet ouvrage. Ils auront recours à la Très Sainte Vierge, et lui demanderont cette grande grâce qui doit être le fondement des autres, et pour cela ils diront  tous les jours, l’Ave maris stella, et ses litanies.
  3. Pendant la seconde semaine, ils s’appliqueront dans toutes leurs oraisons et œuvres de chaque journée, à connaître la Très Sainte Vierge. Ils demanderont cette connaissance au Saint-Esprit. Ils pourront lire et méditer ce que nous en avons dit. Ils réciteront, comme la première semaine, les litanies du Saint-Esprit et l’Ave maris Stella, et, de plus, un rosaire tous les jours, ou du moins un chapelet, à cette intention.
  4. Ils emploieront la troisième semaine à connaître Jésus-Christ. Ils pourront lire et méditer ce que nous en avons dit, et dire l’oraison de saint Augustin, qui est mis vers le commencement de cette seconde partie. [VD 67] Ils pourront, avec le même saint, dire et répéter cent et cent fois par jour: Noverim te: Seigneur, que je vous connaisse! ou bien, Domine, ut videam: Seigneur, que je voie qui vous êtes! Ils réciteront, comme aux autres semaines précédentes, les litanies du Saint-Esprit et l’Ave maris Stella, et ajouteront tous les jours les litanies [du Saint-Nom] de Jésus.
  5. Au bout de ces trois semaines, ils se confesseront et communieront à l’intention de se donner à Jésus-Christ, en qualité d’esclaves d’amour, par les mains de Marie. Et, après la communion, qu’ils tâcheront de faire selon la méthode qui est ci-après, ils réciteront la formule de leur consécration, qu’ils trouveront aussi ci-après; il faudra qu’ils l’écrivent ou la fassent écrire, si elle n’est imprimée, et qu’ils la signent le même jour qu’ils l’auront faite.
  6. Il sera bon que, ce jour, ils payent quelque tribut à Jésus-Christ et à sa sainte Mère, soit pour pénitence de leur infidélité passée aux vœux de leur baptême, soit pour protester de leur dépendance du domaine de Jésus et de Marie. Or, ce tribut sera selon la dévotion et la capacité d’un chacun: comme un jeûne, une mortification, une aumône, un cierge; quand ils ne donneraient qu’une épingle en hommage, avec un bon cœur, c’en est assez pour Jésus, qui ne regarde que la bonne volonté.
  7. Tous les ans au moins, le même jour, ils renouvelleront la même consécration, observant les mêmes pratiques pendant trois semaines. Ils pourront même, tous les mois et tous les jours, renouveler tout ce qu’ils ont fait, par ce peu de paroles: Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt: Je suis tout à vous, et tout ce que j’ai vous appartient, ô mon aimable Jésus, par Marie, votre sainte Mère.

[Récitation de la petite  couronne de la Sainte Vierge]

  1. Deuxième pratique. – Ils réciteront tous les jours de leur vie, sans pourtant aucune gêne, la petite couronne de la Très Sainte Vierge, composée de trois Pater et douze Ave, en l’honneur des douze privilèges et grandeurs de la Très Sainte Vierge. Cette pratique est fort ancienne et elle a son fondement dans l’Ecriture Sainte. Saint Jean vit une femme couronnée de douze étoiles, revêtue du soleil, et tenant la lune sous ses pieds, laquelle femme, selon les interprètes, est la Très Sainte Vierge.
  2. Il y a plusieurs manières de la bien dire qu’il serait trop long de rapporter: le Saint-Esprit les apprendra à ceux et celles qui seront les plus fidèles à cette dévotion. Cependant, pour la dire tout simplement, il faut d’abord dire: Dignare me laudare te, Virgo sacrata; da mihi virtutem contra hostes tuos; ensuite on dira le Credo, puis un Pater, puis quatre Ave Maria et un Gloria Patri; encore un Pater, quatre Ave, un Gloria Patri; ainsi du reste. A la fin, on dit: Sub tuum praesidium.

[Port de petites chaînes de fer]

  1. Troisième pratique. – Il est très louable, et très glorieux et très utile à ceux et celles qui se seront ainsi faits les esclaves de Jésus en Marie, qu’ils portent pour marque de leur esclavage amoureux de petites chaînes de fer bénites d’une bénédiction propre qui est ci-après. Ces marques extérieures, à la vérité, ne sont pas essentielles, et une personne peut fort bien s’en passer, quoiqu’elle ait embrassé cette dévotion; cependant, je ne puis m’empêcher de louer beaucoup ceux et celles qui, après avoir secoué les chaînes honteuses de l’esclavage du diable, où le péché originel et peut-être les péchés actuels les avaient engagés, se sont volontairement mis sous le glorieux esclavage de Jésus-Christ, et se glorifient, avec saint Paul, d’être dans les chaînes pour Jésus-Christ, chaînes mille fois plus glorieuses et précieuses, quoique de fer et sans éclat, que tous les colliers d’or des empereurs.
  2. Quoique autrefois il n’y eût rien de plus infâme que la croix, à présent ce bois ne laisse pas d’être la chose la plus glorieuse du christianisme. Disons le même des fers de l’esclavage. Il n’y avait rien de plus ignominieux parmi les anciens, et même encore à présent parmi les païens; mais, parmi les chrétiens, il n’y a rien de plus illustre que les chaînes de Jésus-Christ, parce qu’elles nous délivrent et préservent des liens infâmes du péché et du démon; parce qu’elles mettent en liberté, et nous lient à Jésus-Christ et à Marie, non pas par contrainte et par force, comme des forçats, mais par charité et amour, comme des enfants: Traham eos in vinculis caritatis (Osée 4,11): je les attirerai à moi, dit Dieu par la bouche d’un prophète, par des chaînes de charité, qui, par conséquent, sont fortes comme la mort, et, en quelque sorte, plus fortes, en ceux qui seront fidèles à porter jusqu’à la mort ces marques glorieuses. Car, quoique la mort détruise leur corps en les réduisant en pourriture, elle ne détruira point les liens de leur esclavage, qui, étant de fer, ne se corrompent pas aisément; et peut-être qu’au jour de la résurrection des corps, au grand jugement dernier, ces chaînes, qui lieront encore leurs os, feront une partie de leur gloire, et seront changées en chaînes de lumière et de gloire. Heureux donc mille fois les esclaves illustres de  Jésus en Marie, qui porteront leurs chaînes jusqu’au tombeau!
  3. Voici les raisons pourquoi on porte ces chaînettes:

Premièrement, c’est pour faire ressouvenir le chrétien  des vœux et engagements de son baptême, de la rénovation  parfaite qu’il en a faite par cette dévotion, et de l’étroite  obligation où il est de s’y rendre fidèle. Comme l’homme, qui  se conduit souvent plus par les sens que par la pure foi,  s’oublie facilement de ses obligations envers Dieu, s’il n’a  quelque chose extérieur qui les lui remette en mémoire, ces  petites chaînes servent merveilleusement au chrétien pour le  faire ressouvenir des chaînes du péché et de l’esclavage du  démon, dont le saint baptême l’a délivré, et de la dépendance  de Jésus-Christ qu’il lui a vouée dans le saint baptême, et de  la ratification qu’il en a faite par rénovation de ses vœux;  et une des raisons pourquoi si peu de chrétiens pensent à  leurs vœux du saint baptême, et vivent avec autant de  libertinage que s’ils n’avaient rien promis à Dieu, comme les  païens, c’est qu’ils ne portent aucune marque extérieure qui  les en fasse ressouvenir.

  1. Secondement, c’est pour montrer qu’on ne rougit point de l’esclavage et servitude de Jésus-Christ, et qu’on renonce à l’esclavage funeste du monde, du péché et du démon. Troisièmement, c’est pour se garantir et préserver des chaînes d’iniquité. Car, ou il faut que nous portions des  chaînes d’iniquité, ou des chaînes de charité et de salut: Vincula peccatorun; in vinculis charitatis.
  2. Ah, mon cher frère, brisons les chaînes des péchés et des pécheurs, du monde et des mondains, du diable et de ses suppôts, et rejetons loin de nous leur joug funeste:  Dirumpamus vincula eorum et projiciamus a nobis jugum ipsorum. Mettons nos pieds, pour me servir des termes du Saint-Esprit, dans ses fers glorieux, et notre cou dans ses colliers: Injice pedem tuum in compedes illius, et in torques illius collum tuum (Eccli, 27). Soumettons nos épaules, et portons la Sagesse, qui est Jésus-Christ, et ne nous ennuyons point de ses chaînes: Subjice humerum tuum et porta illam, et ne accedieris vinculis ejus (Eccli 6,25). Vous noterez que le Saint-Esprit, avant de dire ces paroles, y prépare l’âme, afin  qu’elle ne rejette pas son conseil important. Voici ses  paroles: Audi, fili, et accipe consilium intellectus, et ne  abjicias consilium meum (Eccli 6): Ecoute mon fils, et reçois  un conseil d’entendement, et ne rejette pas mon conseil.
  3. Vous voulez bien, mon très cher ami, que je m’unisse au Saint-Esprit, pour vous donner le même conseil: Vincula illius aligatura salutis (Eccli,6): ses chaînes sont des chaînes de salut. Comme Jésus-Christ en croix doit attirer tout à lui, bon gré mal gré, il attirera les réprouvés par les chaînes de  leurs péchés, pour les enchaîner comme des forçats et des  diables à son ire éternelle et à sa justice vengeresse; mais  il attirera, particulièrement en ces derniers temps, les  prédestinés par des chaînes de charité: Omnia traham ad  meipsum. Traham eos in vinculis charitatis (Osée, 4).
  4. Ces esclaves amoureux de Jésus-Christ ou enchaînés de Jésus-Christ, vincti Christi, peuvent porter leurs chaînes, ou à leur cou, ou à leurs bras, ou autour de leurs reins, ou à  leurs pieds. Le Père Vincent Caraffa, septième général de la  Compagnie de Jésus, qui mourut en odeur de sainteté l’an 1643, portait, pour marque de sa servitude, un cercle de fer aux pieds, et disait que sa douleur était qu’il n’en pouvait pas  traîner publiquement la chaîne. La Mère Agnès de Jésus, dont nous avons parlé, portait une chaîne de fer autour de ses  reins. Quelques autres l’ont portée au cou, pour pénitence des  colliers de perles qu’elles avaient portés dans le monde.  Quelques-uns l’ont portée à leur bras, pour se faire souvenir,  dans les travaux de leurs mains, qu’ils sont esclaves de  Jésus-Christ.

 

 

[Dévotion spéciale au mystère de l’Incarnation]

  1. Quatrième pratique. – Ils auront une singulière dévotion pour le grand mystère de l’Incarnation du Verbe, le 25 de mars, qui est le propre mystère de cette dévotion, parce que cette dévotion a été inspirée du Saint-Esprit:
  2. pour honorer et imiter la dépendance ineffable que Dieu le Fils a voulu avoir de Marie, pour la gloire de Dieu son Père et pour notre salut, laquelle dépendance paraît particulièrement dans ce mystère où Jésus-Christ est captif et esclave dans le sein de la divine Marie, et où il dépend d’elle pour toutes choses;
  3. pour remercier Dieu des grâces incomparables qu’il a faites à Marie et particulièrement de l’avoir choisie pour sa très digne Mère, lequel choix a été fait dans ce mystère: ce sont là les deux principales fins de l’esclavage de Jésus en Marie.
  4. Remarquez, s’il vous plait, que je dis ordinairement: l’esclave de Jésus en Marie, l’esclavage de Jésus en Marie. On peut, à la vérité, comme plusieurs ont fait jusqu’ici, dire l’esclave de Marie, l’esclavage de la Sainte Vierge; mais je crois qu’il vaut mieux qu’on se dise l’esclave de Jésus en  Marie, comme le conseilla Monsieur Tronson, supérieur général du Séminaire de Saint-Sulpice, renommé pour sa rare prudence et sa piété consommée, à un ecclésiastique qui le consultait sur ce sujet: En voici les raisons:
  5. 1- Comme nous sommes dans un siècle orgueilleux, où il y a un grand nombre de savants enflés, d’esprits forts et critiques, qui trouvent à redire dans les pratiques de piété les mieux établies et les plus solides, pour ne pas leur  donner une occasion de critique sans nécessité, il vaut mieux  dire l’esclavage de Jésus-Christ en Marie, et se dire  l’esclave de Jésus-Christ que l’esclave de Marie; prenant la  dénomination de cette dévotion, plutôt de sa fin dernière, qui  est Jésus-Christ, que du chemin et du moyen pour arriver à  cette fin, qui est Marie; quoiqu’on puisse, dans la vérité,  faire l’un et l’autre sans scrupule, ainsi que je fais. Par  exemple, un homme qui va d’Orléans à Tours, par le chemin  d’Amboise, peut fort bien dire qu’il va à Amboise et qu’il va  à Tours; qu’il est voyageur d’Amboise et voyageur de Tours;  avec cette différence, cependant, qu’Amboise n’est que sa  route droite pour aller à Tours, et que Tours seul est sa fin  dernière et terme de son voyage.
  6. 2- Comme le principal mystère qu’on célèbre et qu’on honore en cette dévotion est le mystère de l’Incarnation, où on ne peut voir Jésus-Christ qu’en Marie, et incarné dans son  sein, il est plus à propos de dire l’esclavage de Jésus en  Marie, de Jésus résidant et régnant en Marie, selon cette  belle prière de tant de grands hommes: O Jésus, vivant en  Marie, venez et vivez en nous, en votre esprit de sainteté,  etc.
  7. 3- Cette manière de parler montre davantage l’union intime qu’il ya a entre Jésus et Marie. Ils sont unis si intimement, que l’un est tout dans l’autre: Jésus est tout en  Marie, et Marie toute en Jésus; ou plutôt, elle n’est plus,  mais Jésus tout seul en elle; et on séparerait plutôt la  lumière du Soleil, que Marie de Jésus. En sorte qu’on peut  nommer Notre-Seigneur Jésus de Marie, et la Sainte Vierge  Marie de Jésus.
  8. Le temps ne me permettant pas de m’arrêter ici pour expliquer les excellences et les grandeurs du mystère de Jésus vivant et régnant en Marie, ou de l’Incarnation du Verbe, je me contenterai de dire en trois mots que c’est ici le premier mystère de Jésus-Christ, le plus caché, le plus relevé et le moins connu; que c’est en ce mystère que Jésus, de concert avec Marie, dans son sein, qui est pour cela appelé des saints aula sacramentorum, la salle des secrets de Dieu, a choisi tous les élus; que c’est en ce mystère qu’il a opéré tous les mystères de sa vie qui ont suivi, par l’acceptation qu’il en fit: Jesus ingrediens mundum dicit: Ecce venio ut faciam,  voluntatem tuam etc.; et, par conséquent, que ce mystère est  un abrégé de tous les mystères, qui renferme la volonté et la  grâce de tous; enfin, que ce mystère est le trône de la  miséricorde, de la libéralité et de la gloire de Dieu. Le  trône de sa miséricorde pour nous, parce que, comme on ne peut approcher de Jésus que par Marie, on ne peut voir Jésus ni lui parler que par l’entremise de Marie. Jésus, qui exauce  toujours sa chère Mère, y accorde toujours sa grâce et sa  miséricorde aux pauvres pécheurs: Adeamus ergo cum fiducia ad thronum gratiae. C’est le trône de sa libéralité pour Marie, parce que, tandis que ce nouvel Adam a demeuré dans ce vrai paradis terrestre, il y a opéré tant de merveilles en cachette que ni les anges, ni les hommes ne les comprennent point; c’est pourquoi les saints appellent Marie la magnificence de Dieu: Magnificentia Dei, comme si Dieu n’était magnifique qu’en Marie: Solummodo ibi magnificus [est] Dominus. C’est le trône de sa gloire pour son Père, parce que c’est en Marie que Jésus-Christ a parfaitement calmé son Père, irrité contre les hommes; qu’il a parfaitement réparé la gloire que le péché lui avait ravie, et que, par le sacrifice qu’il y a fait de sa volonté et de lui-même, il lui a donné plus de gloire que jamais ne lui avaient donné tous les sacrifices de l’ancienne loi, et enfin qu’il lui a donné une gloire infinie, que  jamais il n’avait encore reçue de l’homme.

[Grande dévotion à l’Ave Maria et au chapelet]

  1. Cinquième pratique. – Ils auront une grande dévotion à dire l’Ave Maria, ou la Salutation angélique, dont peu de chrétiens, quoique éclairés, connaissent le prix, le mérite, l’excellence et la nécessité. Il a fallu que la Sainte Vierge  ait apparu plusieurs fois à de grands saints fort éclairés  pour leur en montrer le mérite, comme à saint Dominique, à  saint Jean de Capistran, au bienheureux Alain de la Roche. Ils ont composé des livres entiers des merveilles et de l’efficace de cette prière pour convertir les pécheurs; ils ont publié hautement, ils ont prêché publiquement que le salut du monde ayant commencé par l’Ave Maria, le salut de chacun en particulier était attaché à cette prière; que c’est cette  prière qui a fait porter à la terre sèche et stérile le fruit  de vie, et que c’est cette même prière, bien dite, qui doit  faire germer en nos âmes la parole de Dieu et porter le fruit  de vie, Jésus-Christ; que l’Ave Maria est une rosée céleste  qui arrose la terre, c’est-à-dire l’âme pour la faire porter  son fruit en son temps; et qu’une âme qui n’est pas arrosée  par cette prière ou rosée céleste ne porte point de fruit et  ne donne que des ronces et des épines, et est prête d’être  maudite.
  2. Voici ce que la Très Sainte Vierge révéla au bienheureux Alain de la Roche, comme il est marqué dans son livre De dignitate Rosarii, et depuis par Cartagena: Sache, mon fils, et fais-le connaître à tous, qu’un signe probable et prochain de la damnation éternelle est d’avoir de l’aversion, de la tiédeur et de la négligence à dire la Salutation angélique, qui a réparé tout le monde: Scias enim et secure intelligas et inde late omnibus patefacias, quod videlicet signum probabile est et propinquum aeternae damnationis horrere et attediari ac negligere Salutationem angelicam, totius mundi reparativam (De dignit., cap 11). Voilà des paroles bien consolantes et bien terribles, qu’on aurait peine à croire si nous n’en avions pour garants ce saint homme et saint Dominique devant lui, et depuis plusieurs grands personnages, avec l’expérience de plusieurs siècles. Car on a toujours remarqué que ceux qui portent la marque de la réprobation, comme tous les hérétiques et impies, orgueilleux et mondains, haïssent ou méprisent l’Ave Maria et le chapelet. Les hérétiques apprennent et récitent encore le Pater, mais non pas l’Ave Maria, ni le  chapelet; c’est leur horreur: ils porteraient plutôt un  serpent sur eux qu’un chapelet. Les orgueilleux aussi, quoique catholiques, comme ayant les mêmes inclinations que leur père Lucifer, méprisent ou n’ont que de l’indifférence pour l’Ave Maria, et regardent le chapelet comme une dévotion de femmelette qui n’est bonne que pour les ignorants et ceux qui ne savent point lire. Au contraire, on a vu, par expérience, que ceux et celles qui ont d’ailleurs de grandes marques de prédestination aiment, goûtent et récitent avec plaisir l’Ave Maria; et que plus ils sont à Dieu, et plus ils aiment cette prière. C’est ce que la Sainte Vierge dit aussi au bienheureux Alain, en suite des paroles que je viens de citer.
  3. Je ne sais pas comment cela se fait ni pourquoi, mais cela est pourtant vrai; et je n’ai pas un meilleur secret, pour connaître si une personne est de Dieu, que d’examiner si  elle aime à dire l’Ave Maria et le chapelet. Je dis: elle  aime; car il peut arriver qu’une [personne] soit dans  l’impossibilité naturelle ou même surnaturelle de le dire,  mais elle l’aime toujours et elle l’inspire aux autres.
  4. AMES PREDESTINEES, ESCLAVES DE JESUS EN MARIE,

apprenez que l’Ave Maria est la plus belles de toutes les prières après le Pater; c’est le plus parfait compliment que vous puissiez faire à Marie, puisque c’est le compliment que le Très-Haut lui envoya faire par un archange pour gagner son cœur; et il fut si puissant sur son cœur, par les charmes secrets dont il est plein, que Marie donna son consentement à l’Incarnation du Verbe, malgré sa profonde humilité. C’est par ce compliment aussi que vous gagnerez infailliblement son cœur, si vous le dites comme il faut.

  1. L’Ave Maria bien dit, c’est-à-dire avec attention, dévotion et modestie, est, selon les saints, l’ennemi du diable, qui le met en fuite, et le marteau qui l’écrase, la  sanctification de l’âme, la joie des anges, la mélodie des  prédestinés, le cantique du Nouveau Testament, le plaisir de  Marie et la gloire de la Très Sainte Trinité. L’Ave Maria est  une rosée céleste qui rend l’âme féconde; c’est un baiser  chaste et amoureux qu’on donne à Marie, c’est une rose  vermeille qu’on lui présente, c’est une perle précieuse qu’on  lui offre, c’est un coup d’ambroisie et de nectar divin qu’on  lui donne. Toutes ces comparaisons sont des saints.
  2. Je vous prie donc instamment, par l’amour que je vous porte en Jésus et en Marie, de ne vous pas contenter de réciter la petite couronne de la Sainte Vierge, mais encore  votre chapelet, et même, si vous en avez le temps, votre  rosaire, tous les jours, et vous bénirez, à l’heure de votre  mort, le jour et l’heure que vous m’avez cru; et, après avoir  semé dans les bénédictions de Jésus et de Marie, vous  recueillerez des bénédictions éternelles dans le ciel: Qui  seminat in benedictionibus, de benedictionibus et metet.  [2 Co 9,6]

 

[Récitation du Magnificat]

  1. 255. Sixième pratique. – Pour remercier Dieu des grâces qu’il a faites à la Très Sainte Vierge, ils diront souvent le Magnificat, à l’exemple de la bienheureuse Marie d’Oignies et de plusieurs autres saints. C’est la seule prière et le seul ouvrage que la Sainte Vierge ait composé, ou plutôt que Jésus a fait en elle, car il parlait par sa bouche. C’est le plus  grand sacrifice de louange que Dieu ait reçu dans la loi de  grâce. C’est d’un côté le plus humble et le plus  reconnaissant, et de l’autre le plus sublime et le plus relevé  de tous les cantiques: il y a dans ce cantique des mystères si  grands et si cachés, que les anges en ignorent. Gerson, qui a  été un docteur si pieux et si savant, après avoir employé une  grande partie de sa vie à composer des traités si pleins  d’érudition et de piété sur les matières les plus difficiles,  n’entreprit qu’en tremblant, vers la fin de sa vie,  d’expliquer le Magnificat, afin d’en couronner tous ses   Il nous rapporte, dans un volume in-folio qu’il en a  composé, plusieurs choses admirables du beau et divin cantique.  Entre autres choses, il dit que la Très Sainte Vierge le  récitait souvent elle-même, et particulièrement après la  Sainte Communion, pour action de grâces. Le savant Benzonius, en expliquant le même Magnificat, rapporte plusieurs miracles opérés par sa vertu, et il dit que les diables tremblent et s’enfuient quand ils entendent ces paroles du Magnificat: Fecit potentiam in brachio suo, dispersit superbos mente cordis sui.

 

[Le mépris du monde]

  1. Septième pratique. – Les fidèles serviteurs de Marie doivent beaucoup mépriser, haïr et fuir le monde corrompu, et se servir des pratiques de mépris du monde que nous avons données dans la première partie.

 

 


 

Pratiques particulières et intérieures
pour ceux qui veulent devenir parfaits
.

  1. Outre les pratiques extérieures qu’on vient de rapporter, lesquelles il ne faut pas omettre par négligence ni mépris, autant que l’état et condition de chacun le permet, voici des  pratiques intérieures bien sanctifiantes pour ceux que le  Saint-Esprit appelle à une haute perfection.  C’est en quatre mots, de faire toutes ses actions PAR  MARIE, AVEC MARIE, EN MARIE et POUR MARIE, afin de les faire plus parfaitement par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus.

[Faire toutes ses actions par Marie]

  1. 1- Il faut faire ses actions par Marie, c’est-à-dire qu’il faut qu’ils obéissent en toutes choses à la Très Sainte Vierge, et qu’ils se conduisent en toutes choses par son esprit, qui est le Saint-Esprit de Dieu. Ceux qui sont  conduits de l’esprit de Dieu sont enfants de Dieu: Qui spiritu  Dei aguntur, ii sunt filii Dei. Ceux qui sont conduits par  l’esprit de Marie sont enfants de Marie, et, par conséquent,  enfants de Dieu, comme nous avons montré, et parmi tant de  dévots à la Sainte Vierge, il n’y a de vrais et fidèles dévots  que ceux qui se conduisent par son esprit. J’ai dit que  l’esprit de Marie était l’esprit de Dieu, parce qu’elle ne  s’est jamais conduite par son propre esprit, mais toujours par  l’esprit de Dieu, qui s’en est tellement rendu le maître qu’il  est devenu son propre esprit. C’est pourquoi saint Ambroise  dit: Sit in singulis, etc.: Que l’âme de Marie soit en chacun  pour glorifier le Seigneur; que l’esprit de Marie soit en  chacun pour se réjouir en Dieu. Qu’une âme est heureuse quand, à l’exemple d’un bon frère Jésuite, nommé Rodriguez, mort en odeur de sainteté, elle est toute possédée et gouvernée par l’esprit de Marie, qui est un esprit doux et fort, zélé et prudent, humble et courageux, pur et fécond!
  2. Afin que l’âme se laisse conduire par cet esprit de Marie, il faut:

1- Renoncer à son propre esprit, à ses propres  lumières et volontés avant de faire quelque chose: par  exemple, avant de faire oraison, dire ou entendre la sainte  Messe, communier, etc.; parce que les ténèbres de notre propre esprit et la malice de notre propre volonté et opération, si nous les suivons, quoiqu’elles nous paraissent bonnes, mettraient obstacle à l’esprit de Marie.

2-  Il faut se livrer à l’esprit de Marie pour en être mus et conduits de la manière qu’elle voudra. Il faut se mettre et se laisser entre ses mains virginales, comme un instrument entre les mains de l’ouvrier, comme un luth entre les mains d’un bon joueur. Il faut se perdre et s’abandonner en elle, comme une pierre qu’on jette dans la mer: ce qui se fait simplement et en un instant, par une seule œillade de l’esprit, par un petit mouvement de la volonté, ou verbalement, en disant, par exemple: Je renonce à moi, je me donne à vous, ma chère Mère. Et quoiqu’on ne sente aucune douceur sensible dans cet acte d’union, il ne laisse pas d’être véritable: tout comme si on disait ce qu’à Dieu ne plaise: Je me donne au diable, avec autant de sincérité, quoiqu’on le dît sans changement sensible, on n’en serait pas moins véritablement au diable.

3-  Il faut, de temps en temps, pendant son action et après l’action, renouveler le même acte d’offrande et d’union; plus on le fera, et plus tôt on se sanctifiera, et plus tôt on arrivera à l’union à Jésus-Christ, qui suit toujours nécessairement l’union à Marie, puisque l’esprit de Marie est l’esprit de Jésus.

[Faire toutes ses actions avec Marie]

  1. 2- Il faut faire ses actions avec Marie: c’est-à-dire qu’il faut, dans ses actions, regarder Marie comme un modèle accompli de toute vertu et perfection que le Saint-Esprit a  formé dans une pure créature, pour imiter selon notre petite  portée. Il faut donc qu’en chaque action nous regardions comme Marie l’a faite ou la ferait, si elle était en notre place.  Nous devons pour cela examiner et méditer les grandes vertus qu’elle a pratiquées pendant sa vie, particulièrement:
  2. sa foi vie, par laquelle elle a cru sans hésiter la parole de l’ange; elle a cru fidèlement et constamment jusqu’au pied de la croix sur le Calvaire;
  3. son humilité profonde, qui l’a fait se cacher, se taire, se soumettre à tout et se mettre la dernière;
  4. sa pureté toute divine, qui n’a jamais ni n’aura jamais de pareille sous le ciel, enfin toutes ses autres vertus. Qu’on se souvienne, je le répète une deuxième fois, que Marie est le grand et l’unique moule de Dieu, propre à faire des images vivantes de Dieu, à peu de frais et en peu de  temps; et qu’une âme qui a trouvé ce moule, et qui s’y perd,  est bientôt changée en Jésus-Christ, que ce moule représente  au naturel.

[Faire toutes ses actions en Marie]

  1. 3- Il faut faire ses actions en Marie. Pour bien comprendre cette pratique il faut savoir:
  2. Que la Très Sainte Vierge est le vrai paradis terrestre du nouvel Adam, et que l’ancien paradis terrestre n’en était que la figure. Il y a donc, dans ce paradis  terrestre, des richesses, des beautés, des raretés et des  douceurs inexplicables, que le nouvel Adam, Jésus-Christ, y a laissées. C’est en ce paradis qu’il a pris ses complaisances  pendant neuf mois, qu’il a opéré ses merveilles et qu’il a  étalé ses richesses avec la magnificence d’un Dieu. Ce très  saint lieu n’est composé que d’une terre vierge et immaculée,  dont a été formé et nourri le nouvel Adam, sans aucune tache  ni souillure, par l’opération du Saint-Esprit, qui y habite.  C’est en ce paradis terrestre où est véritablement l’arbre de  vie qui a porté Jésus-Christ, le fruit de vie; l’arbre de  science du bien et du mal qui a donné la lumière au monde. Il y a, en ce lieu divin, des arbres plantés de la main de Dieu  et arrosés de son onction divine, qui ont porté et portent  tous les jours des fruits d’un goût divin; il y a des  parterres émaillés de belles et différentes fleurs des vertus,  qui jettent une odeur qui embaume même les anges. Il y a dans ce lieu des prairies vertes d’espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes de confiance, etc. Il n’y a que le Saint-Esprit qui puisse faire connaître la vérité cachée sous ces figures de choses matérielles. Il y a encore en ce lieu un air pur, sans infection, de pureté; un beau  jour, sans nuit, de l’humanité sainte; un beau soleil, sans  ombre, de la Divinité; une fournaise ardente et continuelle de  charité, où tout le fer qui [y] est mis est embrasé et changé  en or; il y a un fleuve d’humilité qui sourd de la terre et  qui, se divisant en quatre branches, arrose tout ce lieu  enchanté; ce sont les quatre vertus cardinales.
  3. [2] Le Saint-Esprit, par la bouche des saints Pères, appelle aussi la Sainte Vierge: 1. la porte orientale, par où le grand prêtre Jésus-Christ entre et sort dans le monde; il y  est entré la première fois par elle, et il viendra la seconde;
  4. le sanctuaire de la Divinité, le repos de la très Sainte Trinité, le trône de Dieu, la cité de Dieu, l’autel de Dieu, le temple de Dieu, le monde de Dieu. Toutes ces différentes  épithètes et louanges sont très véritables, par rapport aux  différentes merveilles de grâces que le Très-Haut a faites en  Marie. Oh! quelles richesses! Oh! quelle gloire! Oh! quel  plaisir! Oh! quel bonheur de pouvoir entrer et demeurer en  Marie, où le Très-Haut a mis le trône de sa gloire suprême!
  5. Mais qu’il est difficile à des pécheurs comme nous sommes d’avoir la permission et la capacité et la lumière pour entrer dans un lieu si haut et si saint, qui est gardé non par un chérubin, comme l’ancien paradis terrestre, mais par le Saint- Esprit même qui s’en est rendu le maître absolu, de laquelle il dit: Hortus conclusus soror mea sponsa, hortus conclusus,  fons signatus. Marie est fermée; Marie est scellée; les  misérables enfants d’Adam et d’Eve, chassés du paradis  terrestre, ne peuvent entrer à celui-ci que par une grâce  particulière du Saint-Esprit, qu’ils doivent mériter.
  6. Après que, par sa fidélité, on a obtenu cette insigne grâce, il faut demeurer dans le bel intérieur de Marie avec complaisance, s’y reposer en paix, s’y appuyer avec confiance, s’y cacher avec assurance et s’y perdre sans réserve, afin que dans ce sein virginal:
  7. l’âme soit nourrie du lait de sa grâce et de sa miséricorde maternelle;
  8. y soit délivrée de ses troubles, craintes et scrupules;
  9. y soit en sûreté contre tous ses ennemis, le démon, le monde et le péché, qui n’y ont jamais eu entrée: c’est pourquoi elle dit que ceux qui opèrent en elle ne pècheront point: Qui operantur in me, non peccabunt, c’est-à-dire ceux qui demeurent en la Sainte Vierge en esprit ne feront point de péché considérable;
  10. afin qu’elle soit formée en Jésus-Christ et que Jésus-Christ soit formé en elle: parce que son sein est, comme disent les Pères, la salle des sacrements divins, où Jésus-Christ et tous les élus ont été formés: Homo et homo natus est in ea.

[Faire toutes ses actions pour Marie]

  1. 4- Enfin il faut faire toutes ses actions pour Marie, Car, comme on s’est tout livré à son service, il est juste qu’on fasse tout pour elle comme un valet, un serviteur et un  esclave; non pas qu’on la prenne pour la dernière fin de ses  services, qui est Jésus-Christ seul, mais pour sa fin  prochaine et son milieu mystérieux, et son moyen aisé pour  aller à lui. Ainsi qu’un bon serviteur et esclave, il ne faut  pas demeurer oisif; mais il faut, appuyé de sa protection,  entreprendre et faire de grandes choses pour cette auguste  Souveraine. Il faut défendre ses privilèges quand on les lui  dispute; il faut soutenir sa gloire quand on l’attaque; il  faut attirer tout le monde, si on peut, à son service et à  cette vraie et solide dévotion; il faut parler et crier contre  ceux qui abusent de sa dévotion pour outrager son Fils; il ne  faut prétendre d’elle, pour récompense de ses petits services,  que l’honneur d’appartenir à une si aimable Princesse, et le  bonheur d’être par elle uni à Jésus, son Fils, d’un lien  indissoluble dans le temps et l’éternité.

GLOIRE A JESUS EN MARIE!  GLOIRE A MARIE EN JESUS!  GLOIRE A DIEU SEUL!

 

[SUPPLEMENT]

 

MANIERE DE PRATIQUER CETTE DEVOTION
DANS LA SAINTE COMMUNION

AVANT LA COMMUNION

  1. 1- Vous vous humilierez profondément devant Dieu.

2- Vous renoncerez à votre fond tout corrompu et à vos dispositions, quelques bonnes que votre amour-propre vous les fasse voir.

3- Vous renouvellerez votre consécration en disant: Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt: Je suis tout à vous ma chère Maîtresse, avec tout ce que j’ai.

4- Vous supplierez cette bonne Mère de vous prêter son cœur, pour y recevoir son Fils dans ses mêmes dispositions. Vous lui représenterez qu’il y va de la gloire de son Fils de n’être pas mis dans un cœur aussi souillé que le vôtre et aussi inconstant, qui ne manquerait pas de lui ôter de sa gloire ou de le perdre; mais si elle veut venir habiter chez vous pour recevoir son Fils, elle le peut par le domaine qu’elle a sur les cœurs; et que son Fils sera par elle bien reçu sans souillure et sans danger d’être outragé ni perdu: Deus in medio ejus non commovebitur. Vous lui direz confidemment que tout ce que vous lui avez donné de votre bien est peu de chose pour l’honorer, mais que, par la sainte communion, vous voulez lui faire le même présent que le Père éternel lui a fait, et qu’elle en sera plus honorée que si vous lui donniez tous les biens du monde; et qu’enfin Jésus, qui l’aime uniquement, désire encore prendre en elle sa complaisance et son repos, quoique dans votre âme plus sale et plus pauvre que l’étable, où Jésus ne fit pas difficulté de venir parce qu’elle y était. Vous lui demanderez son cœur par ces tendres paroles: Accipio te in mea omnia. Praebe mihi cor tuum, o Maria!

DANS LA COMMUNION

  1. 2- Prêt de recevoir Jésus-Christ, après le Pater, vous lui direz trois fois: Domine, non sum dignus, etc., comme si vous disiez, la première fois, au Père éternel, que vous  n’êtes pas digne, à cause de vos mauvaises pensées et  ingratitudes à l’égard d’un si bon Père, de recevoir son Fils  unique, mais que voici Marie, sa servante: Ecce ancilla  Domini, qui fait pour vous, et qui vous donne une confiance et espérance singulière auprès de sa Majesté: Quoniam  singulariter in spe constituisti me.
  2. Vous direz au Fils: Domine, non sum dignus, etc., que vous n’êtes pas digne de le recevoir à cause de vos paroles inutiles et mauvaises et votre infidélité en son service; mais  cependant que vous le priez d’avoir pitié de vous parce que  vous l’introduirez dans la maison de sa propre Mère et de la  vôtre, et que vous ne le laisserez point aller qu’il ne soit  venu loger chez elle: Tenui eum, nec dimittam, donec  introducam illum in domum matris meae, et in cubiculum  genitrix meae (Cant 3,4). Vous le prierez de se lever et de  venir dans le lieu de son repos et dans l’arche de sa  sanctification: Surge, Domine, in requiem tuam, tu et arca  santificationis tuae. [Vous lui direz] que vous ne mettez  aucunement votre confiance dans vos mérites, votre force et  vos préparations, comme Esaü, mais dans celles de Marie, votre chère Mère, comme le petit Jacob dans les soins de Rébecca; que, tout pécheur et Esaü que vous êtes, vous osez vous approcher de sa sainteté, appuyé et orné des mérites et vertus de sa sainte Mère.
  3. Vous direz au Saint-Esprit: Domine, non sum dignus, que vous n’êtes pas digne de recevoir le chef-d’œuvre de sa charité, à cause de la tiédeur et iniquité de vos actions et de vos résistances à ses inspirations, mais que toute votre  confiance est Marie, sa fidèle Epouse; et dites avec saint  Bernard: Haec maxima mea fiducia; haec tota ratio spei meae.  Vous pourrez même le prier de survenir encore en Marie, son  Epouse indissoluble; que son sein est aussi pur et son cœur  aussi embrasé que jamais; et que sans sa descente dans votre  âme, ni Jésus ni Marie n’y seront point formés, ni dignement  logés.

APRES LA COMMUNION

  1. Après la sainte communion, étant intérieurement recueilli, et les yeux fermés, vous introduirez Jésus-Christ dans le cœur de Marie. Vous le donnerez à sa Mère, qui le  recevra amoureusement, le placera honorablement, l’adorera  profondément, l’aimera parfaitement, l’embrassera étroitement, et lui rendra, en esprit et en vérité, plusieurs devoirs qui nous sont inconnus dans nos ténèbres épaisses.
  2. Ou bien vous vous tiendrez profondément humilié dans votre cœur, en la présence de Jésus résidant en Marie. Ou vous vous tiendrez comme un esclave à la porte du palais du  Roi, où il est à parler à la Reine; et tandis qu’ils se  parlent l’un à l’autre, sans avoir besoin de vous, vous irez  en esprit au ciel et par toute la terre, prier les créatures  de remercier, adorer et aimer Jésus et Marie en votre place: Venite, adoremus, venite, etc.
  3. Ou bien, vous demanderez vous-même à Jésus en union de Marie, l’avènement de son règne sur la terre par sa sainte Mère, ou la divine sagesse, ou l’amour divin, ou le pardon de vos péchés, ou quelque autre grâce, mais toujours par Marie et en Marie; disant en vous regardant de travers: Ne respicias,  Domine, peccata mea. Seigneur, ne regardez pas mes péchés; sed oculi tui videant aequitates Mariae: mais que vos yeux ne  regardent en moi que les vertus et mérites de Marie. Et en  vous souvenant de vos péchés, vous ajouterez: Inimicus homo hoc fecit: C’est moi, qui suis le plus [grand] ennemi que j’ai sur les bras, qui ai fait ces péchés; ou bien: Ab homine  iniquo et doloso erue me, ou bien: Te oportet crescere, me  autem minui: Mon Jésus, il faut que vous croissiez dans mon  âme et que je décroisse. Marie, il faut que vous croissiez  chez moi, et que je sois moins que je n’ai été. Crescite et  multiplicamini: O Jésus et Marie, croissez en moi, et  multipliez-vous au dehors dans les autres.

273. Il y a une infinité d’autres pensées que le Saint-Esprit  fournit, et vous fournira si vous êtes bien intérieur,  mortifié et fidèle à cette grande et sublime dévotion que je  viens de vous enseigner. Mais souvenez-vous que plus vous  laisserez agir Marie dans votre communion, et plus Jésus sera  glorifié; et vous laisserez plus agir Marie pour Jésus, et  Jésus en Marie, que vous vous humilierez plus profondément et vous les écouterez avec paix et silence, sans vous mettre en peine de voir, goûter, ni sentir; car le juste vit partout de  la foi, et particulièrement dans la sainte communion, qui est  une action de foi: Justus meus ex fide vivit.

 


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