IV-7 Modulesix

145. C’est ce qui produit dans son âme, s’il est fidèle, une
grande défiance, mépris et haine de soi-même, et une grande
confiance et un grand abandon à la Sainte Vierge, sa bonne
maîtresse. Il ne met plus, comme auparavant, son appui en ses
dispositions, intentions, mérites, vertus et bonnes oeuvres,
parce qu’en ayant fait un entier sacrifice à Jésus-Christ par
cette bonne Mère, il n’a plus qu’un trésor où sont tous ses
biens, et qui n’est plus chez lui, et ce trésor est Marie.
C’est ce qui le fait approcher de Notre-Seigneur sans
crainte servile ni scrupuleuse, et le prier avec beaucoup de
confiance; c’est ce qui le fait entrer dans les sentiments du
dévot et savant abbé Rupert, qui, faisant allusion à la
victoire que Jacob remporta sur un ange, dit à la Très Sainte
Vierge ces belles paroles: O Marie, ma Princesse, et Mère
inmaculée d’un Dieu-Homme, Jésus-Christ, je désire lutter avec
cet Homme, savoir le Verbe divin, armé non pas de mes propres
mérites, mais des vôtres: O Domina, Dei Genitrix, Maria, et
incorrupta Mater Dei et hominis, non meis, sed tuis armatus
meritis, cum isto Viro, scilicet Verbo Dei, luctari cupio.
(Rup. prolog. in Cantic.).
Oh! qu’on est puissant et fort auprès de Jésus-Christ
quand on est armé des mérites et de l’intercession d’une
digne Mère de Dieu, qui, comme dit saint Augustin, a
amoureusement vaincu le Tout-Puisant!

146. Comme, par cette pratique, on donne à Notre-Seigneur, par
les mains de sa sainte Mère, toutes ses bonnes oeuvres, cette
bonne Maîtresse les purifie, les embellit et les fait accepter
de son Fils.
1 Elle les purifie de toute la souillure de l’amour-
propre et de l’attache imperceptible à la créature qui se
glisse insensiblement dans les meilleures actions. Dès lors
qu’elles sont entre ses mains très pures et fécondes, ces
mêmes mains, qui n’ont jamais été stériles ni oiseuses, et qui
purifient tout ce qu’elles touchent, ôtent du présent qu’on
lui fait tout ce qui peut y avoir de gâté ou imparfait.

147. 2 Elle les embellit, en les ornant de ses mérites et
vertus. Comme si un paysan, voulant gagner l’amitié et la
bienveillance du roi, allait à la reine et lui présentait une
pomme, qui est tout son revenu, afin que la reine la présentât
au roi. La reine, ayant accepté le pauvre petit présent du
paysan, mettrait cette pomme au milieu d’un grand et beau plat
d’or, et la présenterait ainsi au roi de la part du paysan;
pour lors, la pomme, quoique indigne en elle-même d’être
présentée à un roi, deviendrait un présent digne de sa
Majesté, eu égard au plat d’or où elle est et à la personne
qui la présente.

148. 3 Elle présente ces bonnes oeuvres à Jésus-Christ; car
elle ne garde rien de ce qu’on lui présente, pour soi, en
dernière fin; elle renvoie tout à Jésus-Christ fidèlement. Si
on lui donne, on donne nécessairement à Jésus; si on la loue
et on la glorifie, aussitôt elle loue et glorifie Jésus.
Maintenant, comme autrefois lorsque sainte Elisabeth la loua,
elle chante, quand on la loue et la bénit: Magnificat anima
mea Dominum.

149. 4 Elle fait accepter de Jésus ces bonnes oeuvres,
quelque petit et pauvre que soit le présent pour ce Saint des
saints et ce Roi des rois. Quand on présente quelque chose à
Jésus, par soi-même et appuyé sur sa propre industrie et
disposition, Jésus examine le présent, et souvent il le
rejette à cause de la souillure qu’il contracte par l’amour-
propre; comme autrefois il rejeta les sacrifices des Juifs
tout pleins de leur propre volonté. Mais quand on lui présente
quelque chose par les mains pures et virginales de sa bien-
aimée, on le prend par son faible, s’il m’est permis d’user de
ce terme: il ne considère pas tant la chose qu’on lui donne
que sa bonne Mère qui la présente; il ne regarde pas tant d’où
vient ce présent que celle par qui il vient. Ainsi Marie, qui
n’est jamais rebutée, et toujours bien reçue de son Fils, fait
recevoir agréablement de sa Majesté tout ce qu’elle lui
présente, petit ou grand; il suffit que Marie le présente pour
que Jésus le reçoive et l’agrée. C’est le grand conseil que
donnait saint Bernard à ceux et celles qu’il conduisait à la
perfection. Quand vous voudrez offrir quelque chose à Dieu,
ayez soin de l’offrir par les mains très agréables et très
dignes de Marie, à moins que vous ne vouliez être rejeté:
Modicum quod offere desideras, manibus Mariae offerendum
tradere cura, si non vis sustinere repulsam (Saint Bernard,
Lib. de Aquaed.).

150. N’est-ce pas ce que la nature même inspire aux petits à
l’égard des grands, comme nous avons vu? Pourquoi la grâce ne
nous portera-t-elle pas à faire la même chose à l’égard de
Dieu, qui est infiniment élevé au-dessus de nous, et devant
lequel nous sommes moins que des atomes; ayant d’ailleurs une
avocate si puissante qu’elle n’est jamais refusée; si
industrieuse qu’elle sait tous les secrets de gagner le coeur
de Dieu; si bonne et charitable qu’elle ne rebute personne
quelque petit et méchant qu’il soit.
Je rapporterai ci-après la figure véritable des vérités
que je dis, dans l’histoire de Jacob et Rébecca.

[Cette dévotion est un excellent moyen de procurer la plus
grande gloire de Dieu]

151. Quatrième motif. – Cette dévotion fidèlement pratiquée
est un excellent moyen pour faire en sorte que la valeur de
toutes nos bonnes oeuvres soit employée à la plus grande
gloire de Dieu. Presque personne n’agit pour cette noble fin,
quoiqu’on y soit obligé, soit parce qu’on ne connait pas où
est la plus grande gloire de Dieu, soit parce qu’on ne la veut
pas. Mais la Très Sainte Vierge, à qui on cède la valeur et le
mérite de ses bonnes oeuvres, connaissant très parfaitement où
est la plus grande gloire de Dieu, et ne faisant rien que pour
la plus grande gloire de Dieu, un parfait serviteur de cette
bonne Maitresse, qui s’est tout consacré à elle, comme nous
avons dit, peut dire hardiment que la valeur de toutes ses
actions, pensées et paroles, est employé à la plus grande
gloire de Dieu, à moins qu’il ne révoque expressément son
offrande. Peut-on trouver rien de plus consolant pour une âme
qui aime Dieu d’un amour pur et sans intérêt, et qui prise
plus la gloire de Dieu et ses intérêts que les siens?

[Cette dévotion est un chemin pour arriver à l’union avec
Notre-Seigneur]

152. Cinquième motif. – Cette dévotion est un chemin aisé,
court, parfait et assuré pour arriver à l’union avec Notre-
Seigneur, où consiste la perfection du chrétien.
[Cette dévotion est un chemin aisé]
1 C’est un chemin aisé; c’est un chemin que Jésus-Christ
a frayé en venant à nous, et où il n’y a aucun obstacle pour
arriver à lui. On peut, à la vérité, arriver à l’union divine
par d’autres chemins; mais ce sera par beaucoup plus de croix,
de morts étranges et avec beaucoup plus de difficultés, que
nous ne vaincrons que difficilement. Il faudra passer par des
nuits obscures, par des combats et des agonies étranges, par
sur des montagnes escarpées, par sur des épines très piquantes
et des déserts affreux. Mais par le chemin de Marie, on passe
plus doucement et plus tranquillement.
On y trouve, à la vérité, de grands combats à donner et
de grandes difficultés à vaincre; mais cette bonne Mère et
Maîtresse se rend si proche et si présente à ses fidèles
serviteurs, pour les éclairer dans leurs ténèbres, pour les
éclaircir dans leurs doutes, pour les affermir dans leurs
craintes, pour les soutenir dans leurs combats et leurs
difficultés, qu’en vérité ce chemin virginal pour trouver
Jésus-Christ est un chemin de roses et de miel, à vu les
autres chemins. Il y a eu quelques saints, mais en petit
nombre, comme un saint Ephrem, saint Jean Damascènne, saint
Bernard, saint Bernardin, saint Bonaventure, saint François de
Sales, etc., qui ont passé par ce chemin doux pour aller à
Jésus-Christ, parce que le Saint-Esprit, Epoux fidèle de
Marie, le leur a montré par une grâce singulière; mais les
autres saints, qui sont en plus grand nombre, quoiqu’ils aient
tous eu de la dévotion à la Très Sainte Vierge, n’ont pas
pourtant, ou très peu, entré en cette voie. C’est pourquoi ils
ont passé par des épreuves plus rudes et plus dangereuses.

153. D’où vient donc, me dira quelque fidèle serviteur de
Marie, que les serviteurs fidèles de cette bonne Mère ont tant
d’occasions de souffrir, et plus que les autres qui ne lui
sont pas si dévots? On les contredit, on les persécute, on les
calomnie, on ne les peut souffrir; ou bien ils marchent dans
les ténèbres intérieures et des déserts où il n’y a pas la
moindre goutte de rosée du ciel. Si cette dévotion à la Sainte
Vierge rend le chemin pour trouver Jésus-Christ plus aisé,
d’où vient qu’ils sont les plus crucifiés?

154. Je lui réponds qu’il est bien vrai que les plus fidèles
serviteurs de la Sainte Vierge, étant ses plus grands favoris,
reçoivent d’elle les plus grandes grâces et faveurs du ciel,
qui sont les croix; mais je soutiens que ce sont aussi ces
serviteurs de Marie qui portent ces croix avec plus de
facilité, de mérite et de gloire; et que ce qui arrêteriat
mille fois un autre ou le ferait tomber, ne les arrête pas une
fois et les fait avancer, parce que cette bonne Mère, toute
pleine de grâce et de l’onction du Saint-Esprit, confit toutes
ces croix qu’elle leur taille dans le sucre de sa douceur
maternelle et dans l’onction du pur amour: en sorte qu’ils les
avalent joyeusement comme des noix confites, quoiqu’elles
soient d’elles-mêmes très amères. Et je crois qu’une personne
qui veut être dévote et vivre pieusement en Jésus-Christ, et
par conséquent souffir persécution et porter tous les jours sa
croix, ne portera jamais de grandes croix, ou ne les portera
pas joyeusement ni jusqu’à la fin sans une tendre dévotion à
la Sainte Vierge, qui est la confiture des croix: tout de même
qu’une personne ne pourra pas manger sans une grande violence,
qui ne sera pas durable, des noix vertes sans être confites
dans le sucre.

[Cette dévotion est un chemin court]
155. 2 Cette dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin
court pour trouver Jésus-Christ, soit parce qu’on ne s’y égare
point, soit parce que, comme je viens de dire, on y marche
avec plus de joie et de facilité, et, par conséquent, avec
plus de promptitude. On avance plus, en peu de temps de
soumission et de dépendance de Marie, que dans des années
entières de propre volonté et d’appui sur soi-mêne; car un
homme obésissant et soumis à la divine Marie chantera des
victoires signalées sur tous ses ennemis. Ils voudront
l’empêcher de marcher, ou le faire reculer, ou le faire
tomber, il est vrai; mais, avec l’appui, l’aide et la conduite
de Marie, sans tomber, sans reculer et même sans se retarder,
il avancera à pas de géant vers Jésus-Christ, par le même
chemin par lequel il est écrit que Jésus-Christ est venu vers
nous à pas de géant et en peu de temps.

156. Pourquoi pensez-vous que Jésus-Christ a si peu vécu sur
la terre, et qu’en le peu d’années qu’il y a vécu, il a passé
presque toute sa vie dans la soumission et l’obéissance à sa
Mère? Ah! c’est qu’ayant été consommé en peu il a vécu
longtemps et plus longtremps qu’Adam, dont il était venu
réparer les pertes, quoiqu’il ait vécu plus de neuf cents ans;
et Jésus-Christ a vécu longtemps, parce qu’il y a vécu soumis
et bien uni avec sa sainte Mère pour obéir à Dieu son Père;
car: 1 celui qui honore sa mère ressemble à un homme qui
thésaurise, dit le Saint-Esprit, c’est-à-dire que celui qui
honore Marie sa Mère jusqu’à se soumettre à elle, et lui obéir
en toutes choses, deviendra bientôt bien riche, parce qu’il
amasse tous les jours des trésors par le secret de cette
pierre philosophale: Qui honorat matrem, quasi qui
thesaurizat; 2 parce que, selon une interprétation
spirituelle de cette parole du Saint-Esprit: Senectus mea in
misericordia uberi: Ma vieillesse se trouve dans la
miséricorde du sein, c’est dans le sein de Marie, qui a
entouré et engendré un homme parfait et qui a eu la capacité
de contenir Celui que tout l’univers ne comprend ni ne
contient pas, c’est dans le sein de Marie, dis-je, que les
jeunes gens deviennent des vieillards en lumière, en sainteté,
en expérience et en sagesse, et qu’on parvient en peu d’années
jusqu’à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ.

[Cette dévotion est un chemin parfait]
157. 3 Cette pratique de dévotion à la Très Sainte Vierge est
un chemin parfait pour aller et s’unir à Jésus-Christ, puisque
la divine Marie est la plus parfaite et la plus sainte des
pures créatures, et que Jésus-Christ, qui est parfaitement
venu à nous n’a point pris d’autre route de son grand et
admirable voyage. Le Très-Haut, l’Incompréhensible,
l’Inaccessible, Celui qui Est, a voulu venir à nous, petits
vers de terre, qui ne sommes rien. Comment cela s’est-il fait?
Le Très-Haut a descendu parfaitement et divinement par
l’humble Marie jusqu’à nous, sans rien perdre de sa divinité
et sainteté; et c’est par Marie que les très petits doivent
monter parfaitement et divinement au Très-Haut sans rien
appréhender.
L’Incompréhensible s’est laissé comprendre et contenir
parfaitement par la petite Marie, sans rien perdre de son
immensité; c’est aussi par la petite Marie que nous devons
nous laisser contenir et conduire parfaitement sans aucune
réserve.
L’Inaccessible s’est approché, s’est uni étroitement,
parfaitement et même personnellement à notre humanité par
Marie, sans rien perdre de sa Majesté; c’est aussi par Marie
que nous devons approcher de Dieu et nous unir à sa Majesté
parfaitement et étroitement, sans craindre d’être rebutés.
Enfin, Celui qui Est a voulu venir à ce qui n’est pas, et
faire que ce qui n’est pas devienne Dieu ou Celui qui Est; il
l’a fait parfaitement en se donnant et se soumettant
entièrement à la jeune Vierge Marie, sans cesser d’être dans
le temps Celui qui Est de toute Eternité: de même, c’est par
Marie que, quoique nous ne soyons rien, nous pouvons devenir
semblables à Dieu par la grâce et la gloire, en nous donnant à
elle si parfaitement et entièrement, que nous ne soyons rien
en nous-mêmes et tout en elle, sans craindre de nous tromper.

158. Qu’on me fasse un chemin nouveau pour aller à Jésus-
Christ, et que ce chemin soit pavé de tous les mérites des
bienheureux, orné de toutes leurs vertus héroïques, éclairé et
embelli de toutes les lumières et beautés des anges, et que
tous les anges et les saints y soient pour y conduire,
défendre et soutenir ceux et celles qui y voudront marcher; en
vérité, en vérité, je dis hardiment, et je dis la vérité, que
je prendrais préférablement à ce chemin, qui serait si
parfait, la voie immaculée de Marie: Posui immaculatam viam,
voie ou chemin sans aucune tache ni souillure, sans péché
originel ni actuel, sans ombres ni ténèbres; et si mon aimable
Jésus, dans la gloire, vient une seconde fois sur la terre
(comme il est certain) pour y régner, il ne choisira point
d’autre voie de son voyage que la divine Marie, par laquelle
il est si sûrement et parfaitement venu la première. La
différence qu’il y aura entre sa première et dernière venue,
c’est que la première a été secrète et cachée, la seconde sera
glorieuse et éclatante; mais toutes deux parfaites, parce que
toutes deux seront par Marie. Hélas! voici un mystère qu’on ne
comprend pas: Hic taceat omnis lingua.

[Cette dévotion est un chemin assuré]
159. 4 Cette dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin
assuré pour aller à Jésus-Christ et acquérir la perfection en
nous unissant à lui:
1 Parce que cette pratique que j’enseigne n’est pas
nouvelle; elle est si ancienne qu’on ne peut, comme dit Mr.
Boudon, mort depuis peu en odeur de sainteté, dans un livre
qu’il a fait de cette dévotion, en marquer précisément les
commencements; il est cependant certain que, depuis plus de
sept cents ans, on en trouve des marques dans l’Eglise.
Saint Odilon, abbé de Cluny, qui vivait environ l’an
1040, a été un des premiers qui l’a pratiquée publiquement en
France, comme il est marqué dans sa vie.
Le cardinal Pierre Damien rapporte que, l’an 1076, le
bienheureux Marin, son frère, se fit esclave de la Très Sainte
Vierge, en présence de son directeur, d’une manière bien
édifiante: car il se mit la corde au col, et prit la
discipline, et mit sur l ‘autel une somme d’argent pour
marquer son dévouement et consécration à la Sainte Vierge, ce
qu’il continua si fidèlement toute sa vie qu’il mérita à sa
mort d’être visité et consolé par sa bonne Maîtresse, et de
recevoir de sa bouche les promesses du paradis pour récompense
de ses services.
Cesarius Bollandus fait mention d’un illustre chevalier,
Vautier de Birbak, proche parent des ducs de Louvain, qui,
environ l’an 1300, fit cette consécration de soi-même à la
Sainte Vierge.
Cette dévotion a été pratiquée par plusieurs particuliers
jusqu’au XVII siècle, où elle est devenue publique.

160. Le P. Simon de Rojas, de l’Ordre de la Trinité, dit de la
rédemption des captifs, prédicateur du roi Philippe III, mit
en vogue cette dévotion par toute l’Espagne et l’Allemagne; et
obtint, à l’instance de Philippe III, de Grégoire XV, de
grandes indulgences à ceux qui la pratiqueraient.
Le R.P. de Los Rios, de l’Ordre de Saint-Augustin,
s’appliqua avec son intime ami, le Père de Rojas, à étendre
cette dévotion par ses paroles et ses écrits dans l’Espagne et
l’Allemagne; il composa un gros volume intitulé: Hierarchia
Mariana, dans lequel il traite, avec autant de piété que
d’érudition, de l’antiquité, de l’excellence et de la solidité
de cette dévotion.
Les R. Pères Théatins, au siècle dernier, établirent
cette dévotion dans l’Italie, la Sicile et la Savoie.

161. Le R. Père Stanislas Phalacius, de la Compagnie de Jésus,
avança merveilleusement cette dévotion en Pologne.
Le Père de Los Rios, dans son livre cité ci-dessus,
rapporte les noms des princes, princesses, évêques et
cardinaux de différents royaumes qui ont embrassé cette
dévotion.
Le R. Père Cornelius a Lapide, aussi recommendable pour
sa piété que pour sa science profonde, ayant reçu commission
de plusieurs évêques et théologiens d’examiner cette dévotion,
après l’avoir examinée mûrement, lui donna des louanges dignes
de sa piété, et plusieurs autres grands personnages suivirent
son exemple.
Les R.Pères Jésuites, toujours zélés au service de la
Très Sainte Vierge, présentèrent au nom des congréganistes de
Cologne, un petit traité de cette dévotion au duc Ferdinand de
Bavière, pour lors archevêque de Cologne, qui lui donna son
approbation et la permission de le faire imprimer, exhortant
tous les curés et religieux de son diocèse d’avancer autant
qu’ils pourraient cette solide dévotion.

162. Le cardinal de Bérulle, dont la mémoire est en
bénédiction par toute la France, fut un des plus zélés à
étendre en France cette dévotion, malgré toutes les calomnies
et persécutions que lui firent les critiques et les libertins.
Ils l’accusèrent de nouveauté et de superstition; ils
écrivirent et publièrent contre lui un écrit diffamatoire, et
ils se servirent, ou plutôt le démon par leur ministère, de
mille ruses pour l’empêcher d’étendre cette dévotion en
France. Mais ce grand et saint homme ne répondit à leur
calomnie que par sa patience, et à leurs objections contenues
dans leur libelle par un petit écrit où il les réfute
puissamment, en leur montrant que cette dévotion est fondée
sur l’exemple de Jésus-Christ, sur les obligations que nous
lui avons, et sur les voeux que nous avons faits au saint
baptême; et c’est particulièrement par cette dernière raison
qu’il ferme la bouche à ses adversaires, leur faisant voir que
cette cnsécration à la Très Sainte Vierge, et à Jésus-Christ
par ses mains, n’est autre qu’une parfaite rénovation des
voeux ou promesses du baptême. Il dit plusieurs belles choses
sur cette pratique, qu’on peut lire en ses ouvrages.

163. On peut lire dans le livre de Mr. Boudon les différents
papes qui ont approuvé cette dévotion, les théologiens qui
l’ont examinée, et les persécutions qu’elle a eues et
vaincues, et les milliers de personnes qui l’ont embrassée,
sans que jamais aucun pape l’ait condamnée; et on ne le
pourrait pas faire sans renverser les fondements du
christianisme.
Il reste donc constant que cette dévotion n’est point
nouvelle, et que si elle n’est pas commune, c’est qu’elle est
trop précieuse pour être goûtée et pratiquée de tout le monde.

164. 2 Cette dévotion est un moyen assuré pour aller à Jésus-
Christ, parce que le propre de la Sainte Vierge est de nous
conduire sûrement à Jésus-Christ, comme le propre de Jésus-
Christ est de nous conduire sûrement au Père éternel. Et que
les spirituels ne croient pas faussement que Marie leur soit
un empêchement pour arriver à l’union divine. Car, serait-il
possible que celle qui a trouvé grâce devant Dieu pour tout le
monde en général et pour chacun en particulier, fût un
empêchement à une âme pour trouver la grande grâce de l’union
avec lui? Serait-il possible que celle qui a été toute pleine
et surabondante de grâces, si unie et transformée en Dieu,
qu’il a fallu qu’il se soit incarné en elle, empêchât qu’une
âme ne fût parfaitement unie à Dieu?
Il est bien vrai que la vue des autres créatures, quoique
saintes, pourrait peut-être, en de certains temps, retarder
l’union divine; mais non pas Marie comme j’ai dit et dirai
toujours sans me lasser. Une raison pourquoi si peu d’âmes
arrivent à la plenitude de l’âge de Jésus-Christ, c’est que
Marie, qui est, autant que jamais, la Mère de Jésus-Christ et
l’Epouse féconde du Saint-Esprit, n’est pas assez formée dans
leurs coeurs. Qui veut avoir le fruit bien mûr et bien formé
doit avoir l’arbre qui le produit; qui veut avoir le fruit de
vie, Jésus-Christ, doit avoir l’arbre de vie, qui est Marie.
Qui veut avoir en soi l’opération du Saint-Esprit, doit avoir
son Epouse fidèle et indissoluble, la divine Marie, qui le
rend fertile et fécond, comme nous avons dit ailleurs.

165. Soyez donc persuadé que plus vous regarderez Marie en vos
oraisons, contemplations, actions et souffrances, sinon d’une
vue distincte et aperçue, du moins d’une vue générale et
imperceptible, et plus parfaitement vous trouverez Jésus-
Christ qui est toujours avec Marie, grand, puissant, opérant
et incompréhensible, et plus que dans le ciel et en aucune
créature de l’univers. Ainsi, bien loin que la divine Marie,
toute perdue en Dieu, devienne un obstacle aux parfaits pour
arriver à l’union avec Dieu, il n’y a point eu jusqu’ici et il
n’y aura jamais de créature qui nous aidera plus efficacement
à ce grand ouvrage, soit par les grâces qu’elle nous
communiquera à cet effet, personne n’étant rempli de la pensée
de Dieu que par elle, dit un saint: Nemo cogitatione Dei
repletur nisi per te; soit par les illusions et tromperies du
malin esprit dont elle vous garantira.

166. Là où est Marie, là l’esprit malin n’est point; et une
des plus infaillibles marques qu’on est conduit par le bon
esprit, c’est quand on est bien dévot à Marie, qu’on pense
souvent à elle, et qu’on en parle souvent. C’est la pensée
d’un saint qui ajoute que, comme la respiration est une marque
certaine que le corps n’est pas mort, la fréquente pensée et
invocation amoureuse de Marie est une marque certaine que
l’âme n’est pas morte par le péché.

167. Comme c’est Marie seule, dit l’Eglise et le Saint-Esprit
qui la conduit, qui a seule fait périr toutes les hérésies:
Sola cunctas haereses interemisti in universo mundo; quoique
les critiques en grondent, jamais un fidèle dévot de Marie ne
tombera dans l’hérésie ou illusion du moins formelle; il
pourra bien errer matériellement, prendre le mensonge pour la
vérité, et le malin esprit pur le bon, quoique plus
difficilement qu’un autre; mais il connaîtra tôt ou tard sa
faute et son erreur matérielle; et quand il la connaîtra, il
ne s’opiniâtrera en aucune manière à croire et à soutenir ce
qu’il avait cru véritable.

168. Quiconque donc, sans crainte d’illusion, qui est
ordinaire aux personnes d’oraison, veut avancer dans la voie
de la perfection et trouver sûrement et parfaitement Jésus-
Christ, qu’il embrasse avec grand coeur, corde magno et animo
volenti, cette dévotion à la Très Sainte Vierge, qu’il n’avait
peut-être pas encore connue. Qu’il entre dans le chemin
excellent qui lui était inconnu et que je lui montre:
Excellentiorem viam vobis demonstro.
C’est un chemin frayé par Jésus-Christ, la Sagesse
incarnée, notre unique chef, le membre en y passant ne peut se
tromper. C’est un chemin aisé, à cause de la plénitude de la
grâce et de l’onction du Saint-Esprit qui le remplit; on ne se
lasse point ni on ne recule point en y marchant. C’est un
chemin court, qui, en peu de temps, nous mène à Jésus-Christ.
C’est un chemin parfait, où il n’y a aucune boue, aucune
poussière, ni la moindre ordure du péché. C’est enfin un
chemin assuré, qui nous conduit à Jésus-Christ et à la vie
éternelle d’une manière droite et assurée, sans détourner à
droite, ni à gauche.
Entrons donc dans ce chemin, et marchons-y jour et nuit,
jusqu’à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ.

[Cette dévotion donne une grande liberté intérieure]

169. Sixième motif. – Cette pratique de dévotion donne une
grande liberté intérieure, qui est la liberté des enfants de
Dieu, aux personnes qui la pratiquent fidèlement. Car, comme
par cette dévotion on se rend esclave de Jésus-Christ, en se
consacrant tout à lui en cette qualité, ce bon Maître, pour
récompense de la captivité amoureuse où on se met: 1 ôte tout
scrupule et crainte servile de l’âme qui n’est capable que de
l’étrécir et captiver et embrouiller; 2 il élargit le coeur
par une sainte confiance en Dieu, le faisant regarder comme
son père; 3 il lui inspire un amour tendre et filial.

170. Sans m’arrêter à prouver cette vérité par des raisons, je
me contente de rapporter un trait d’histoire que j’ai lu dans
la Vie de la Mère Agnès de Jésus, religieuse Jacobine, du
couvent de Langeac, en Auvergne, et qui mourut en odeur de
sainteté au même lieu, l’an 1634. N’ayant encore que sept ans
et souffrant de grandes peines d’esprit, elle entendit une
voix qui lui dit que, si elle voulait être délivrée de toutes
ses peines et protégée contre tous ses ennemis, elle se fît au
plus tôt l’esclave de Jésus et de sa sainte Mère. Elle ne fut
pas plus tôt de retour à la maison qu’elle se donna tout
entière à Jésus et à sa sainte Mère en cette qualité,
quoiqu’elle ne sût pas auparavant ce que c’était que cette
dévotion; et, ayant trouvé une chaine de fer, elle se la mit
sur ses reins et la porta jusqu’à la mort. Et après cette
action, toutes ses peines et scrupules cessèrent, et elle se
trouva dans une grande paix et dilatation de coeur, ce qui
l’engagea à enseigner cette dévotion à plusieurs autres qui y
ont fait de grands progrès, entre autres à Mr. Olier,
instituteur du Séminaire de Saint-Sulpice, et à plusieurs
prêtres et ecclésiastiques du même séminaire… Un jour, la
Sainte Vierge lui apparut et lui mit au col une chaîne d’or
pour lui témoigner la joie qu’elle avait qu’elle se fût faite
l’esclave de son Fils et la sienne: et sainte Cécile, qui
accompagnait la Sainte Vierge, lui dit: Heureux ceux qui sont
les fidèles esclaves de la Reine du ciel, car il jouiront de
la véritable liberté: Tibi servire libertas.

[Cette dévotion procure de grands biens au prochain]
171. Septième motif. – Ce qui peut encore nous engager à
embrasser cette pratique, ce sont les grands biens qu’en
recevra notre prochain, car par cette pratique on exerce
envers lui la charité d’une manière éminente, puisqu’on lui
donne, par les mains de Marie, tout ce qu’on a de plus cher,
qui est la valeur satisfactoire et impétratoire de toutes ses
bonnes oeuvres, sans excepter la moindre bonne pensée et la
moindre petite souffrance; on consent que tout ce qu’on a
acquis, et ce qu’on acquerra, jusqu’à la mort, de
satisfactions soit, selon la volonté de la Sainte Vierge,
employé ou à la conversion des pécheurs ou à la délivrance des
âmes du purgatoire.
N’est-ce pas là aimer son prochain parfaitement? N’est-ce
pas là être le véritable disciple de Jésus-Christ, qu’on
reconnait par la charité? N’est-ce pas là le moyen de
convertir les pécheurs, sans crainte de la vanité, et de
délivrer les âmes du purgatoire, sans presque faire rien autre
que ce que chacun est obligé de faire dans son état?

172. Pour connaître l’excellence de ce motif, il faudrait
connaître quel bien c’est que de convertir un pécheur ou
délivrer une âme du purgatoire: bien infini, qui est plus
grand que de créer le ciel et la terre, puisqu’on donne à une
âme la possession de Dieu. Quand, par cette pratique, on ne
délivrerait qu’une âme du purgatoire en toute sa vie, ou qu’on
ne convertirait qu’un pécheur, n’en serait-ce pas assez pour
engager tout homme vraiment charitable à l’embrasser?
Mais il faut remarquer que nos bonnes oeuvres, passant
par les mains de Marie, reçoivent une augmentation de pureté,
et par conséquent de mérite et de valeur satisfactoire et
impétratoire: c’est pourquoi elles deviennent beaucoup plus
capables de soulager les âmes du purgatoire et de convertir
les pécheurs que si elles ne passaient pas par les mains
virginales et libérales de Marie. Le peu qu’on donne par la
Sainte vierge, sans propre volonté, en vérité devient bien
puissant pour fléchir la colère de Dieu et pour attirer sa
miséricorde; et il se trouvera peut-être à la mort qu’une
personne bien fidèle à cette pratique aura, par ce moyen,
délivré plusieurs âmes du purgatoire et converti plusieurs
pécheurs, quoiqu’elle n’ait fait que des actions de son état
assez ordinaires. Quelle joie à son jugement! Quelle gloire
dans l’éternité!

[Cette dévotion est un moyen admirable de persévérance]
173. Huitième motif. – Enfin, ce qui nous engage plus
puissamment, en quelque manière, à cette dévotion à la Très
Sainte Vierge, c’est que c’est un moyen admirable pour
persévérer dans la vertu et être fidèle. Car d’où vient est-ce
que la plupart des conversions des pécheurs ne sont pas
durables? D’où vient est-ce qu’on retombe si aisément dans le
péché? D’où vient est-ce que la plupart des justes, au lieu
d’avancer de vertu en vertu et acquérir de nouvelles grâces,
perdent souvent le peu de vertus et de grâces qu’ils ont? Ce
malheur vient, comme j’ai montré ci-devant, de ce que l’homme,
étant si corrompu, si faible et si inconstant, se fie à lui-
même, s’appuie sur ses propres forces et se croit capable de
garder le trésor de ses grâces, de ses vertus et mérites.
Par cette dévotion, on confie à la Sainte Vierge, qui est
fidèle, tout ce qu’on possède; on la prend pour la dépositaire
universelle de tous ses biens de nature et de grâce. C’est à
sa fidélité que l’on se fie; c’est sur sa puissance que l’on
s’appuie, c’est sur sa miséricorde et sa charité que l’on se
fonde, afin qu’elle conserve et augmente nos vertus et
mérites, malgré le diable, le monde et la chair, qui font
leurs efforts pour nous les enlever. On lui dit, comme un bon
enfant à sa mère, et un fidèle serviteur à sa maîtresse:
Depositum custodi: Ma bonne Mère et Maîtresse, je reconnais
que j’ai jusqu’ici plus reçu de grâces de Dieu par votre
intercession que je ne mérite, et que ma funeste expérience
m’apprend que je porte ce trésor en un vaisseau très fragile
et que je suis trop faible et trop misérable pour les
conserver en moi-même: adolescentulus sum ego et contemptus;
de grâce, recevez en dépôt tout ce que je possède, et me le
conservez par votre fidélité et votre puissance. Si vous me
gardez, je ne perdrai rien; si vous me soutenez, je ne
tomberai point; si vous me protégez, je suis à couvert de mes
ennemis.

174. C’est ce que dit saint Bernard en termes formels, pour
nous inspirer cette pratique: Lorsqu’elle vous soutient, vous
ne tombez point; lorsqu’elle vous protège, vous ne craignez
point; lorsqu’elle vous conduit, vous ne vous fatiguez point;
lorsqu’elle vous est favorable, vous arrivez au port du salut:
Ipsa tenente, non corruis; ipsa protegente, non metuis; ipsa
duce, non fatigaris; ipsa propitia, pervenis (Serm. super
Missus). Saint Bonaventure semble encore dire la même chose en
des termes plus formels: La Sainte Vierge, dit-il, n’est pas
seulement retenue dans la plénitude des saints; mais elle
retient encore et garde les saints dans leur plénitude, afin
qu’elle ne diminue point; elle empêche que leurs vertus ne se
perdent, que leurs mérites ne périssent, que leurs grâces ne
se perdent,que les démons ne leur nuisent; enfin, elle empêche
que Notre-Seigneur ne les châtie quand ils pêchent: Virgo non
solum in plenitudine sanctorum detinetur, sed etiam in
plenitudine sanctos detinet, ne plenitudo minuatur; detinet
merita ne pereant; detinet gratias ne effluant; detinet
daemones ne noceant; detinet Filium ne peccatores percutiat.

175. La Très Sainte Vierge est la Vierge fidèle qui, par sa
fidélité à Dieu, répare les pertes qu’a faites Eve l’infidèle
par son infidélité, et qui obtient la fidélité à Dieu et la
persévérance à ceux et celles qui s’attachent à elle. C’est
pourquoi un saint la compare à une ancre ferme, qui les
retient et les empêche de faire naufrage dans la mer agitée de
ce monde où tant de personnes périssent faute de s’attacher à
cette ancre ferme: Nous attachons, dit-il, les âmes à votre
espérance comme à une ancre ferme: Animas ad spem tuam sicut
ad firmam anchoram alligamus. C’est à elle que les saints qui
se sont sauvés se sont le plus attachés et ont attaché les
autres, afin de persévérer dans la vertu. Heureux donc et
mille fois heureux les chrétiens qui, maintenant, s’attachent
fidèlement et entièrement à elle comme à une ancre ferme. Les
effets de l’orage de ce monde ne les feront point submerger,
ni perdre leurs trésors célestes. Heureux ceux et celles qui
entrent dans elle comme dans l’arche de Noé! Les eaux du
déluge de péchés, qui noient tant de monde, ne leur nuiront
point, car: Qui operantur in me non peccabunt: Ceux qui sont
en moi pour travailler à leur salut ne pécheront point, dit-
elle avec la Sagesse. Heureux les enfants infidèles de la
malheureuse Eve qui s’attachent à la Mère et Vierge fidèle,
qui demeure toujours fidèle et ne se dément jamais: Fidelis
permanet, se ipsam negare non potest, et qui aime toujours
ceux qui l’aiment: Ego diligentes me diligo, non seulement
d’un amour affectif, mais d’un amour effectif et efficace, en
les empêchant, par une grande abondance de grâces, de reculer
dans la vertu ou de tomber dans le chemin en perdant la grâce
de son Fils.

176. Cette bonne Mère reçoit toujours, par pure charité, tout
ce qu’on lui donne en dépôt; et, quand elle l’a une fois reçu
en qualité de dépositaire, elle est obligée par justice, en
vertu du contrat de dépôt, de nous le garder; tout comme une
personne à qui j’aurais confié mille écus en dépôt serait
obligée de me les garder, en sorte que si, par sa négligence,
mes mille écus venaient à être perdus, elle en serait
responsable en bonne justice. Mais non, jamais la fidèle Marie
ne laissera perdre par sa négligence ce qu’on lui aura confié:
le ciel et la terre passeraient plutôt qu’elle fût négligente
et infidèle envers ceux qui se fient en elle.

177. Pauvres enfants de Marie, votre faiblesse est extrème,
votre inconstance est grande, votre fond est bien gâté. Je
l’avoue, vous êtes tirés de la même masse corrompue des
enfants d’Adam et d’Eve; mais ne vous découragez pas pour
cela; mais consolez-vous; mais réjouissez-vous: voici le
secret que je vous apprends, secret inconnu de presque tous
les chrétiens même les plus dévots.
Ne laissez pas votre or et votre argent dans vos coffres,
qui ont déjà été enfoncés par l’esprit malin qui vous a volé,
et qui sont trop petits, trop faibles et trop vieux pour
contenir un trésor si grand et si précieux. Ne mettez pas
l’eau pure et claire de la fontaine dans vos vaisseaux tout
gâtés et infectés par le péché; si le péché n’y est plus, son
odeur y est encore; l’eau en sera gâtée. Ne mettez pas vos
vins exquis dans vos anciens tonneaux qui ont été remplis de
mauvais vins: ils en seraient gâtés et en danger d’être
répandus.

178. Quoique vous m’entendiez, âmes prédestinées, je parle
plus ouvertement. Ne confiez pas l’or de votre charité,
l’argent de votre pureté, les eaux des grâces célestes, ni les
vins de vos mérites et vertus à un sac percé, à un coffre
vieux et brisé, à un vaisseau gâté et corrompu comme vous
êtes; autrement vous serez pillés par les voleurs, c’est-à-
dire les démons qui cherchent et épient, nuit et jour, le
temps propre pour le faire; autrement, vous gâterez, par votre
mauvaise odeur d’amour de vous-même, de confiance en vous-même
et de propre volonté, tout ce que Dieu vous donne de plus pur.
Mettez, versez dans le sein et le coeur de Marie tous vos
trésors, toutes vos grâces et vertus: c’est un vaisseau
d’esprit, c’est un vaisseau d’honneur, c’est un vaisseau
insigne de dévotion: Vas spirituale, vas honorabile, vas
insigne devotionis. Depuis que Dieu même en personne s’est
enfermé avec toutes ses perfections dans ce vaisseau, il est
devenu tout spirituel et la demeure spirituelle des âmes les
plus spirituelles; il est devenu honorable, et le tròne
d’honneur des plus grands princes de l’éternité; il est devenu
insigne en dévotion, et le séjour des plus illustres en
douceur, en grâces et en vertus; il est enfin devenu riche
comme une maison d’or, fort comme une tour de David et pur
comme une tour d’ivoire.

179. Oh! qu’un homme qui a tout donné à Marie, qui se confie
et perd en tout et pour tout en Marie, est heureux! Il est
tout à Marie, et Marie est tout à lui. Il peut dire hardiment
avec David: Haec facta est mihi: Marie est faite pour moi; ou,
avec le Disciple bien-aimé: Accepi eam in mea. Je l’ai prise
pour tout mon bien, ou, avec Jésus-Christ: Omnia mea tua sunt,
et omnia tua mea sunt: Tout ce que j’ai est à vous, et tout ce
que vous avez est à moi.

180. Si quelque critique, qui lira ceci, s’imagine que je
parle ici par exagération et par une dévotion outrée, hélas il
ne m’entend pas, soit parce qu’il est un homme charnel, qui ne
goûte point les choses de l’esprit, soit parce qu’il est du
monde, qui ne peut recevoir le Saint-Esprit, soit parce qu’il
est orgueilleux et critique, qui condamne et méprise tout ce
qu’il n’entend pas. Mais les âmes qui ne sont pas nées du
sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de
l’homme, mais de Dieu et de Marie, me comprennent et me
goûtent; et c’est pour elles aussi que j’écris ceci.

181. Cependant je dis pour les uns et les autres, en reprenant
ma matière interrompue, que la divine Marie, étant la plus
honnête et la plus libérale de toutes les pures créatures,
elle ne se laisse jamais vaincre en amour et en libéralité; et
pour un oeuf, dit un saint, qu’on lui donne, elle donne un
boeuf; c’est-à-dire, pour peu qu’on lui donne, elle donne
beaucoup de ce qu’elle a reçu de Dieu; et, par conséquent, si
une âme se donne à elle sans réserve, elle se donne à cette
âme sans réserve, si on met toute sa confiance en elle sans
présomption, travaillant de son côté à acquérir les vertus et
à dompter ses passions.

182. Que les fidèles serviteurs de la Sainte Vierge disent
donc hardiment avec saint Jean Damascène: “Ayant confiance en
vous, ô Mère de Dieu, je serai sauvé; ayant votre protection,
je ne craindrai rien; avec votre secours, je combattrai et
mettrai en fuite mes ennemis: car votre dévotion est une arme
de salut que Dieu donne à ceux qu’il veut sauver: Spem tuam
habens, o Deipara, servabor; defensionem tuam possidens, non
timebo; persequar inimicos meos et in fugam vertam, habens
protectionem tuam et auxilium tuum; nam tibi devotum esse est
arma quaedam salutis quae Deus his dat quos vult salvos fieri”
(Joan. Damas., ser. de Annuntiat).

[3. FIGURE BIBLIQUE DE CETTE PARFAITE DEVOTION: REBECCA ET
JACOB]

183. De toutes les vérités que je viens de décrire par rapport
à la Très Sainte Vierge et à ses enfants et serviteurs, le
Saint-Esprit nous donne, dans l’Ecriture Sainte, une figure
admirable dans l’histoire de Jacob, qui reçut la bénédiction
de son père Isaac par les soins et l’industrie de Rébecca sa
mère.
La voici comme le Saint-Esprit la rapporte. Ensuite j’y
ajouterai son explication.

[Histoire de Jacob]

184. Esaü ayant vendu à Jacob son droit d’aînesse, Rébecca,
mère des deux frères, qui aimait tendrement Jacob, lui assura
cet avantage, plusieurs années après, par une adresse toute
sainte et toute pleine de mystères. Car Isaac, se sentant fort
vieux et voulant bénir ses enfants avant de mourir, appela son
fils Esaü qu’il aimait, lui commanda d’aller à la chasse pour
avoir de quoi manger, afin qu’il le benît ensuite. Rébecca
avertit promptement Jacob de ce qui se passait et lui commanda
d’aller prendre deux chevreaux dans le troupeau. Lorsqu’il les
eut donné à sa mère, elle en prépara à Isaac, ce qu’elle
savait qu’il aimait; elle revêtit Jacob des habits d’Esaü,
qu’elle gardait, et couvrit ses mains et son cou de la peau
des chevreaux, a fin que son père, qui ne voyait plus, pût, en
entendant la parole de Jacob, croire au moins, par le poil de
ses mains, que c’était Esaü son frère. Isaac, en effet, ayant
été surpris de sa voix, qu’il croyait être la voix de Jacob,
le fit approcher de lui, et ayant touché le poil des peaux
dont il s’était couvert les mains, il dit que la voix, à la
vérité, était la voix de Jacob, mais que les mains étaient les
mains d’Esaü. Après qu’il eut mangé et qu’il eut s enti, en
baisant Jacob, l’odeur de ses habits parfunés, il le bénit et
lui souhaita la rosée du ciel et la fécondité de la terre; il
l’établit le maître de tous ses frères, et finit sa
bénédiction par ces paroles: “Que celui qui vous maudira soit
maudit lui-même, et que celui qui vous bénira soit comblé de
bénédictions”.
A peine Isaac avait achevé ces paroles qu’Esaü entre et
apporte à manger ce qu’il avait pris à la chasse, afin que son
père le bénît ensuite. Ce saint patriarche fut surpris d’un
étonnement incroyable lorsqu’il reconnut ce qui venait de se
passer; mais bien loin de rétracter ce qu’il avait fait, il le
confirma, au contraire, parce qu’il voyait trop sensiblement
le doigt de Dieu en cette conduite. Esaü alors jeta des
rugissements, comme marque l’Ecriture Sainte, et, accusant
hautement la tromperie de don frère, il demanda à son père
s’il n’avait qu’une seule bénédiction: étant en ce point,
comme le remarquent les saint Pères, l’image de ceux qui,
étant bien aises d’allier Dieu avec le monde, veulent jouir
tout ensemble des consolations du ciel et de celles de la
terre. Isaac, touché des cris d’Esaü, le bénit enfin, mais
d’une bénédiction de la terre, et en l’assujetissant à son
frère: ce qui lui fit concevoir une haine si envenimée contre
Jacob, qu’il n’attendait plus que la mort de son père pour le
tuer et Jacob n’aurait pu éviter la mort si sa chère mère
Rébecca ne l’en eût garanti par ses industries et les bons
conseils qu’elle lui donna et qu’il suivit.

[Interprétation de l’histoire de Jacob]

185. Auparavant d’expliquer cette histoire, qui est si belle,
il faut remarquer que, selon tous les saints Pères et les
interprètes de l’Ecriture Sainte, Jacob est la figure de
Jésus-Christ et des prédestinés, et Esaü celle des réprouvés.
Il ne faut qu’examiner les actions et la conduite de l’un et
de l’autre pour en juger.
1 Esaü, l’aîné, était fort et robuste de corps et
industrieux à tirer de l’arc et à prendre beaucoup de gibier à
la chasse.
2 Il ne restait quasi point à la maison, et, ne mettant
sa confiance qu’en sa force et son adresse, il ne travaillait
qu’au dehors.
3 Il ne se mettait pas beaucoup en peine de plaire à sa
mère Rébecca, et il ne faisait rien pour cela.
4 Il était si gourmand, et aimait tant sa bouche, qu’il
vendit son droit d’aînesse pour un plat de lentilles.
5 Il était, comme Caïn, plein d’envie contre son frère
Jacob et il le persécutait à outrance.

186. Voilà la conduite que gardent les réprouvés tous les
jours.
1 Ils se fient en leur force et leurs industries pour
les affaires temporelles; ils sont très forts, très habiles et
très éclairés pour les choses de la terre, mais très faibles
et très ignorants dans les choses du ciel: In terrenis fortes,
in coelestibus debiles. C’est pourquoi:

187. 2 Ils ne demeurent point ou très peu chez eux, dans leur
maison propre, c’est-à-dire dans leur intérieur, qui est la
maison intérieure et essentielle que Dieu a donné à chaque
homme pour y demeurer à son exemple: car Dieu demeure toujours
chez soi. Les réprouvés n’aiment point la retraite, ni la
spiritualité, ni la dévotion intérieure, et ils traitent de
petits esprits, de bigots et de sauvages ceux qui sont
intérieurs et retirés du monde, et qui travaillent plus au
dedans qu’au dehors.

188. 3 Les réprouvés ne se soucient guère de la dévotion à la
Sainte Vierge, la Mère des prédestinés; il est vrai qu’ils ne
la haïssent pas formellement, ils lui donnent quelquefois des
louanges, ils disent qu’ils l’aiment et ils pratiquent même
quelque dévotion en son honneur; mais, au reste, ils ne
sauraient souffrir qu’on l’aime tendrement, parce qu’ils n’ont
point pour elle les tendresses de Jacob; ils trouvent à redire
aux pratiques de dévotion auxquelles ses bons enfants et
serviteurs se rendent fidèles pour gagner son affection, parce
qu’ils ne croient pas que cette dévotion leur soit nécessaire
au salut, et que, pourvu qu’ils ne haïssent pas formellement
la Sainte Vierge, ou qu’ils ne méprisent pas ouvertement sa
dévotion, c’en est assez, et ils ont gagné les bonnes grâces
de la Sainte Vierge, ils sont ses serviteurs, en récitant et
marmottant quelques oraisons en son honneur, sans tendresse
pour elle ni amendement pour eux-mêmes.

189. 4 Les réprouvés vendent leur droit d’aînesse, c’est-à-
dire les plaisirs du paradis pour un plat de lentilles, c’est-
à-dire pour les plaisirs de la terre. Ils rient, ils boivent,
ils mangent, ils se divertissent, ils jouent, ils dansent,
etc., sans se mettre en peine, comme Esaü, de se rendre dignes
de la bénédiction du Père céleste. En trois mots, ils ne
pensent qu’à la terre, ils n’aiment que la terre, ils ne
parlent et n’agissent que pour la terre et ses plaisirs,
vendant pour un petit moment de plaisir, pour une vaine fumée
d’honneur, et pour un morceau de terre dure, jaune ou blanche,
la grâce baptismale, leur robe d’innocence, leur héritage
céleste.

190. 5 Enfin, les réprouvés haïssent et persécutent tous les
jours les prédestinés, ouvertement ou secrètement; ils les
méprisent, ils les critiquent, ils les contrefont, ils les
injurient, ils les volent, ils les trompent, ils les
appauvrissent, ils les chassent, ils les réduisent dans la
poussière; tandis qu’ils font fortune, qu’ils prennent leurs
plaisirs, qu’ils sont en belle passe, qu’ils s’enrichissent,
qu’ils s’agrandissent et vivent à leur aise.

191. 1 Jacob, le cadet, était d’une faible complexion, doux
et paisible, et demeurait ordinairement à la maison pour
gagner les bonnes grâces de sa mère Rébecca, qu’il aimait
tendrement; s’il sortait dehors, ce n’était pas par sa propre
volonté, ni par la confiance qu’il eût en son industrie, mais
pour obéir à sa mère.

192. 2 Il aimait et honorait sa mère: c’est pourquoi il se
tenait à la maison auprès d’elle; il n’était pas plus content
que lorsqu’il la voyait; il évitait tout ce qui pouvait lui
déplaire: ce qui augmentait en Rébecca l’amour qu’elle lui
portait.

193. 3 Il était soumis en toutes choses à sa chère mère, il
lui obéissait entièrement en toutes choses, promptement sans
tarder, et amoureusement sans se plaindre; au moindre signe de
sa volonté, le petit Jacob courait et travaillait. Il croyait
tout ce qu’elle lui disait, sans raisonner: par exemple, quand
elle lui dit qu’il allât chercher deux chevreaux, et qu’il les
lui apportât pour apprêter à manger à son père Isaac, Jacob ne
lui répliqua point qu’il y en avait assez d’un pour apprêter
une fois à manger à un seul homme; mais, sans raisonner, il
fit ce qu’elle lui avait dit.

194. 4 Il avait une grande confiance en sa chère mère; comme
il ne s’appuyait point du tout sur son savoir-faire, il
s’appuyait uniquement sur les soins et la protection de sa
mère; il la réclamait en tous ses besoins, et il la consultait
en tous ses doutes: par exemple, quand il lui demanda si, au
lieu de la bénédiction, il ne recevrait point la malédiction
de son père, il la crut et se confia en elle, quand elle lui
dit qu’elle prenait sur elle cette malédiction.

195. 5 Enfin, il imitait selon sa portée les vertus qu’il
voyait en sa mère; et il semble qu’une des raisons pourquoi il
demeurait sédentaire à la maison, c’était pour imiter sa chère
mère, qui était si vertueuse, et pour s’éloigner des mauvaises
compagnies, qui corrompent les moeurs. Par ce moyen, il se
rendit digne de recevoir la double bénédiction de son père.

196. Voilà aussi la conduite que gardent tous les jours les
prédestinés:
1 Ils sont sédentaires à la maison avec leur mère,
c’est-à-dire, ils aiment la retraite, ils sont intérieurs, ils
s’appliquent à l’oraison, mais à l’exemple et dans la
compagnie de leur Mère, la Sainte Vierge, dont toute la
gloire est au-dedans, et qui, pendant toute sa vie, a aimé la
retraite et l’oraison. Il est vrai qu’ils paraissent
quelquefois au dehors dans le monde; mais c’est par obéissance
à la volonté de Dieu et à celle de leur chère Mère, pour
remplir les devoirs de leur état. Quelques grandes choses en
apparence qu’ils fassent au dehors, ils estiment encore
beaucoup plus celles qu’ils font au dedans d’eux-mêmes, dans
leur intérieur, en compagnie de la Très Sainte Vierge, parce
qu’ils y font le grand ouvrage de leur perfection, auprès
duquel tous les autres ouvrages ne sont que des jeux
d’enfants. C’est pourquoi, tandis quelquefois que leurs frères
et soeurs travaillent pour le dehors avec beaucoup de force,
d’industrie et de succès, dans la louange et approbation du
monde, ils connaissent, par la lumière du Saint-Esprit, qu’il
y a beaucoup plus de gloire, de bien et de plaisir à demeurer
caché dans la retraite avec Jésus-Christ, leur modèle, dans
une entière et parfaite soumission à leur Mère, que de faire
par soi-même des merveilles de nature et de grâce dans le
monde, comme tant d’Esaü et de réprouvés. Gloria et divitiae
in domo ejus: la gloire pour Dieu et les richesses pour
l’homme se trouvent dans la maison de Marie.
Seigneur Jésus, que vos tabernacles sont aimables! Le
passereau a trouvé une maison pour se loger et la tourterelle
un nid pour mettre ses petits. Oh! qu’heureux est l’homme qui
demeure dans la maison de Marie, où vous avez le premier fait
votre demeure! C’est en cette maison des prédestinés qu’il
reçoit son secours de vous seul, et qu’il a disposé des
montées et des degrés de toutes les vertus dans son coeur,
pour s’élever à la perfection dans cette vallée de larmes!
Quam dilecta tabernacula, etc.

197. 2 Ils aiment tendrement et honorent véritablement la
Très Sainte Vierge comme leur bonne Mère et Maîtresse. Ils
l’aiment non seulement de bouche, mais en vérité; ils
l’honorent non seulement à l’extérieur, mais dans le fond du
coeur; ils évitent, comme Jacob, tout ce qui lui peut
déplaire, et pratiquent avec ferveur tout ce qu’ils croient
pouvoir leur acquérir sa bienveillance. Ils lui apportent et
lui donnent, non deux chevreaux, comme Jacob à Rébecca, mais
leur corps et leur âme, avec tout ce qui en dépend, figurés
par les deux chevreaux de Jacob, afin: 1 qu’elle les reçoive
comme une chose qui lui appartient; 2 afin qu’elle les tue et
les fasse mourir au péché et à eux-mêmes, en les écorchant et
dépouillant de leur propre peau et de leur amour-propre, et,
par ce moyen, pour plaire à Jésus, son Fils, qui ne veut pour
ses amis et disciples que des morts à eux-mêmes; 3 afin
qu’elle les apprête au goût du Père céleste, et à sa plus
grande gloire, qu’elle connaît mieux qu’aucune créature; 4
afin que, par ses soins et ses intercessions, ce corps et
cette âme, bien purifiés de toute tache, bien morts, bien
dépouil lés et bien apprêtés, soient un mets délicat, digne de
la bouche et de la bénédiction du Père céleste. N’est-ce pas
ce que feront les personnes prédestinées qui goûteront et
pratiqueront la consécration parfaite à Jésus-Christ par les
mains de Marie, que nous leur enseignons, pour témoigner à
Jésus et à Marie un amour effectif et courageux?
Les réprouvés disent assez qu’ils aiment Jésus, qu’ils
aiment et qu’ils honorent Marie, mais non pas de leur
substance, mais non pas jusqu’à leur sacrifier leurs corps
avec ses sens et leur âme avec ses passions, comme les
prédestinés.

198. 3 Ils sont soumis et obéissants à la Sainte Vierge,
comme à leur bonne Mère à l’exemple de Jésus-Christ, qui, de
trente et trois ans qu’il a vécu sur la terre, en a employé
trente à glorifier Dieu son Père, par une parfaite et entière
soumission à sa sainte Mère. Ils lui obéissent en suivant
exactement ses conseils, comme le petit Jacob ceux de Rébecca,
à qui elle dit: Acquiesce consiliis meis. Mon fils suivez mes
conseils; ou comme les conviés des noces de Cana, auxquels la
Sainte Vierge dit: Quodcumque dixerit vobis facite: Faites
tout ce que mon Fils vous dira. Jacob, pour avoir obéi à sa
mère, reçut la bénédiction comme par miracle, quoique
naturellement il ne dût pas l’avoir; les conviés aux noces de
Cana, pour avoir suivi le conseil de la Sainte Vierge, furent
honorés du premier miracle de Jésus-Christ, qui y convertit
l’eau en vin, à la prière de sa sainte Mère. De même, tous
ceux qui, jusqu’à la fin des siècles, recevront la bénédiction
du Père céleste et seront honorés des merveilles de Dieu, ne
recevront ces grâces qu’en conséquence de leur parfaite
obéisssance à Marie. Les Esaü, au contraire, perdent leur
bénédiction, faute de soumission à la Sainte Vierge.

199. 4 Ils ont une grande confiance dans la bonté et la
puissance de la Très Sainte Vierge, leur bonne Mère; ils
réclament sans cesse son secours; ils la regardent comme leur
étoile polaire, pour arriver à bon port; ils lui découvrent
leurs peines et leurs besoins avec beaucoup d’ouverture de
coeur; ils s’attachent à ses mamelles de miséricorde et de
douceur, pour avoir le pardon de leurs péchés par son
intercession ou pour goûter ses douceurs maternelles dans
leurs peines et leurs ennuis. Ils se jettent même, se cachent
et se perdent d’une manière admirable dans son sein amoureux
et virginal, pour y être embrasés du pur amour, pour y être
purifiés des moindres taches et pour y trouver pleinement
Jésus, qui y réside comme dans son plus glorieux trône. Oh!
quel bonheur! Ne croyez pas, dit l’abbé Guerric, qu’il y ait
plus de bonheur d’habiter dans le sein d’Abraham que dans le
sein de Marie, puisque le Seigneur y a placé son trône: Ne
credideris majoris esse felicitatis habitare in sinu Abrahae
quam in sinu Mariae, cum in eo Dominus posuerit thronum suum.
Les réprouvés, au contraire, mettent tout leur confiance
en eux-mêmes, ne mangeant, avec l’enfant prodigue, que ce que
mangent les cochons, ne se nourrissant avec les crapauds que
de la terre et n’aimant que les choses visibles et
extérieures, avec les mondains, ils ne goûtent point les
douceurs du sein et des mamelles de Marie; ils ne sentent
point un certain appui et une certaine confiance que les
prédestinés sentent pour la Sainte Vierge, leur bonne Mère.
Ils aiment misérablement leur faim au dehors, comme dit saint
Grégoire, parce qu’ils ne veulent pas goûter la douceur qui
est toute préparée au dedans d’eux-mêmes et au dedans de Jésus
et de Marie.

200. 5- Enfin, les prédestinés gardent les voies de la Sainte Vierge, leur bonne Mère, c’est-à-dire: ils l’imitent, et c’est en cela qu’ils sont vraiment heureux et dévots, et qu’ils portent la marque infaillible de leur prédestination, comme leur dit cette bonne Mère: Beati qui custodiunt vias meas: c’est-à-dire, bienheureux ceux qui pratiquent mes vertus et  qui marchent sur les traces de ma vie, avec le secours de la  divine grâce. Ils sont heureux dans ce monde, pendant leur vie, par l’abondance des grâces et des douceurs que je leur communique de ma plénitude, et plus abondamment qu’aux autres qui ne m’imitent pas de si près; ils sont heureux dans leur mort, qui est douce et tranquille, et à laquelle j’assiste ordinairement, pour les conduire moi-même dans les joies de  l’éternité; enfin, ils seront heureux dans l’éternité, parce que jamais aucun de mes bons serviteurs, qui a imité mes vertus pendant sa vie, n’a été perdu.  Les réprouvés, au contraire, sont malheureux pendant leur vie, à leur mort et dans l’éternité, parce qu’ils n’imitent point la Très Sainte Vierge dans ses vertus, se contentant de se mettre quelquefois de ses confréries, de réciter quelques prières en son honneur ou de faire quelque autre dévotion  extérieure. O Sainte Vierge, ma bonne Mère, qu’heureux sont ceux, je  le répète avec les transports de mon cœur, qu’heureux sont ceux et celles qui, ne se laissant point séduire par une fausse dévotion envers vous, gardent fidèlement vos voies, vos conseils et vos ordres! Mais que malheureux et maudits sont ceux qui, abusant de votre dévotion, ne gardent pas les  commandements de votre Fils: Maledicti omnes qui declinant a mandatis tuis.

 

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