IV-5 Modulequatredeuxièmepartie

Nous devons nous vider de ce qu’il y a de mauvais en nous»]

  1. Troisième vérité. – Nos meilleures actions sont ordinairement souillées et corrompues par le mauvais fond qui est en nous. Quand on met de l’eau nette et claire dans un vaisseau qui sent mauvais, ou du vin dans une pipe dont le dedans est gâté par un autre vin qu’il y a eu dedans, l’eau claire et le bon vin en est gâté et prend aisément la mauvaise odeur. De même, quand Dieu met dans le vaisseau de notre âme, gâté par le péché originel et actuel, ses grâces et rosées célestes ou le vin délicieux de son amour, ses dons sont ordinairement gâtés et souillés par le mauvais levain et le mauvais fond que le péché a laissé en nous; nos actions, même des vertus les plus sublimes, s’en sentent. Il est donc d’une très grande importance, pour acquérir la perfection, qui ne s’acquiert que par l’union à Jésus-Christ, de nous vider de ce qu’il y a de mauvais en nous: autrement, Notre-Seigneur, qui est infiniment pur et qui hait infiniment la moindre souillure dans l’âme, nous rejettera de devant ses yeux et ne s’unira point à nous.
  2. Pour nous vider de nous-mêmes, il faut, premièrement, bien connaître, par la lumière du Saint-Esprit, notre mauvais fond, notre incapacité à tout bien utile au salut, notre faiblesse en toutes choses, notre inconstance en tout temps, notre indignité de toute grâce, et notre iniquité en tout lieu. Le péché de notre premier père nous a tous presque entièrement gâtés, aigris, élevés et corrompus, comme le levain aigrit, élève et corrompt la pâte où il est mis. Les péchés actuels que nous avons commis, soit mortels, soit véniels, quelque pardonnés qu’ils soient, ont augmenté notre concupiscence, notre faiblesse, notre inconstance et notre corruption, et ont laissé de mauvais restes dans notre âme. Nos corps sont si corrompus, qu’ils sont appelés par le Saint-Esprit corps du péché, conçus dans le péché, nourris  dans le péché et capable de tout, corps sujets à mille et mille maladies, qui se corrompent de jour en jour, et qui n’engendrent que de la gale, de la vermine et de la corruption. Notre âme, unie à notre corps, est devenue si charnelle, qu’elle est appelée chair: Toute chair avait corrompu sa voie.  Nous n’avons pour partage que l’orgueil et l’aveuglement dans l’esprit, l’endurcissement dans le cœur, la faiblesse et l’inconstance dans l’âme, la concupiscence, les passions révoltées et les maladies dans le corps. Nous sommes naturellement plus orgueilleux que des paons, plus attachés à  la terre que des crapauds, plus vilains que des boucs, plus  envieux que des serpents, plus gourmands que des cochons, plus colères que des tigres et plus paresseux que des tortues, plus faibles que des roseaux, et plus inconstants que des girouettes. Nous n’avons dans notre fond que le néant et le péché, et nous ne méritons que l’ire de Dieu et l’enfer  éternel.
  3. Après cela, faut-il s’étonner si Notre-Seigneur a dit que celui qui voulait le suivre devait renoncer à soi-même et haïr son âme; que celui qui aimerait sa vie la perdrait et que celui qui la haïrait la sauverait? Cette Sagesse infinie, qui ne donne pas des commandements sans raison, ne nous ordonne de nous haïr nous-mêmes que parce que nous sommes grandement dignes de haine: rien de si digne d’amour que Dieu, rien de si digne de haine que nous-mêmes.
  4. Secondement, pour nous vider de nous-mêmes, il faut tous les jours mourir à nous-mêmes: c’est-à-dire qu’il faut renoncer aux opérations des puissances de notre âme et des sens du corps, qu’il faut voir comme si on ne voyait point, entendre comme si on n’entendait point, se servir des choses de ce monde comme si on ne s’en servait point, ce que saint Paul appelle mourir tous les jours: Quotidie morior! Si le grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeure terre et ne produit point de fruit qui soit bon: Nisi granum frumenti cadens in terram mortuum fuerit, ipsum solum manet. Si nous ne mourons à nous-mêmes, et si nos dévotions les plus saintes ne nous portent à cette mort nécessaire et féconde, nous ne porterons point de fruit qui vaille, et nos dévotions nous deviendront inutiles, toutes nos justices seront souillées par notre amour-propre et notre propre volonté, ce qui fera que Dieu aura en abomination les plus grands sacrifices et les meilleures actions que nous puissions faire; et qu’à notre mort nous nous trouverons les mains vides de vertus et de mérites, et que nous n’aurons pas une étincelle du pur amour, qui n’est communiqué qu’aux âmes dont la vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu.
  5. Troisièmement, il faut choisir parmi toutes les dévotions à la Très Sainte Vierge celle qui nous porte le plus à cette mort à nous-mêmes, comme étant la meilleure et la plus sanctifiante; car il ne faut pas croire que tout ce qui reluit soit or, que tout ce qui est doux soit miel, et que tout ce qui est aisé à faire et pratiqué du plus grand nombre soit le plus sanctifiant. Comme il y a des secrets de nature pour faire en peu de temps, à peu de frais et avec facilité certaines opérations naturelles, de même il y a des secrets dans l’ordre de la grâce pour faire en peu de temps, avec  douceur et facilité, des opérations surnaturelles: se vider de soi-même, se remplir de Dieu, et devenir parfait. La pratique que je veux vous découvrir est un de ces secrets de grâce, inconnu du grand nombre des chrétiens, connu de peu de dévots, et pratiqué et goûté d’un bien plus petit nombre. Pour commencer à découvrir cette pratique, voici une quatrième vérité qui est une suite de la troisième.

 

Nous avons besoin d’un médiateur  auprès du Médiateur même»]

  1. Quatrième vérité. – Il est plus parfait, parce qu’il est plus humble, de n’approcher pas de Dieu par nous-mêmes, sans prendre un médiateur. Notre fond, comme je viens de montrer, étant si corrompu, si nous nous appuyons sur nos propres travaux, industries, préparations, pour arriver à Dieu et lui plaire, il est certain que toutes nos justices seront souillées, ou de peu de poids devant Dieu, pour l’engager à  s’unir à nous et à nous exaucer. Car ce n’est pas sans raison  que Dieu nous a donné des médiateurs auprès de sa Majesté: il a vu notre indignité et incapacité, il a eu pitié de nous, et, pour nous donner accès à ses miséricordes, il nous a pourvu des intercesseurs puissants auprès de sa grandeur; en sorte que négliger ces médiateurs, et s’approcher directement de sa sainteté, c’est manquer de respect envers un Dieu si haut et  si saint; c’est moins faire de cas de ce Roi des rois qu’on ne ferait d’un roi ou d’un prince de la terre, duquel on ne voudrait pas approcher sans quelque ami qui parlât pour soi.
  2. Notre-Seigneur est notre avocat et notre médiateur de rédemption auprès de Dieu le Père; c’est par lui que nous devons prier avec toute l’Eglise triomphante et militante; c’est par lui que nous avons accès auprès de sa Majesté, et nous ne devons jamais paraître devant lui qu’appuyés et revêtus de ses mérites, comme le petit Jacob des peaux de chevreaux devant son père Isaac, pour recevoir sa bénédiction.
  3. Mais n’avons-nous point besoin d’un médiateur auprès du Médiateur même? Notre pureté est-elle assez grande pour nous unir directement à lui, et par nous-mêmes! N’est-il pas Dieu, en toutes choses égal à son Père, et par conséquent le Saint des saints, aussi digne de respect que son Père? Si, par sa charité infinie, il s’est fait notre caution et notre médiateur auprès de Dieu son Père, pour l’apaiser et lui payer ce que nous lui devions, faut-il pour cela que nous ayons moins de respect et de crainte pour sa majesté et sa sainteté? Disons donc hardiment, avec saint Bernard, que nous avons besoin d’un médiateur auprès du Médiateur même, et que la divine Marie est celle qui est la plus capable de remplir cet office charitable; c’est par elle que Jésus-Christ nous est venu, et c’est par elle que nous devons aller à lui. Si nous craignons d’aller directement à Jésus-Christ, ou à cause de sa grandeur infinie, ou à cause de notre bassesse, ou à cause  de nos péchés, implorons hardiment l’aide et l’intercession de Marie notre Mère: elle est bonne, elle est tendre; il n’y a en elle rien d’austère ni rebutant, rien de trop sublime et de trop brillant; en la voyant, nous voyons notre pure nature. Elle n’est pas le soleil, qui, par la vivacité de ses rayons,  pourrait nous éblouir à cause de notre faiblesse; mais elle est belle et douce comme la lune, qui reçoit la lumière du soleil et la tempère pour la rendre conforme à notre petite portée. Elle est si charitable qu’elle ne rebute personne de ceux qui demandent son intercession, quelque pécheurs qu’ils  soient; car, comme disent les saints, il n’a jamais été ouï dire, depuis que le monde est monde, qu’aucun ait eu recours à la Sainte Vierge avec confiance et persévérance, et en ait été rebuté. Elle est si puissante que jamais elle n’a été refusée dans ses demandes; elle n’a qu’à se montrer devant son Fils  pour le prier: aussitôt il accorde, aussitôt il reçoit; il est toujours amoureusement vaincu par les mamelles et les entrailles et les prières de sa très chère Mère.
  4. Tout ceci est tiré de saint Bernard et de saint Bonaventure; en sorte que, selon eux, nous avons trois degrés à monter pour aller à Dieu: le premier, qui est le plus proche de nous et le plus conforme à notre capacité, est Marie; le second est Jésus-Christ; et le troisième est Dieu le Père. Pour aller à Jésus, il faut aller à Marie, c’est notre médiatrice d’intercession; pour aller au Père éternel, il faut aller à Jésus, c’est notre médiateur de rédemption. Or, par la dévotion que je dirai ci-après, c’est l’ordre qu’on garde parfaitement.

Il nous est très difficile de conserver les grâces et les trésors reçus de Dieu»]

  1. Cinquième vérité. – Il est très difficile, vu notre faiblesse et fragilité, que nous conservions en nous les grâces et les trésors que nous avons reçus de Dieu:

1- Parce que nous avons ce trésor, qui vaut mieux que le ciel et la terre, dans des vases fragiles: Habemus thesaurum istum in vasis fictilibus, dans un corps corruptible, dans une âme faible et inconstante, qu’un rien trouble et abat.

  1. 2- Parce que les démons, qui sont de fins larrons, veulent nous surprendre à l’impourvu pour nous voler et dévaliser; ils épient jour et nuit le moment favorable pour cela; ils tournoient incessamment pour nous dévorer, et nous enlever en un moment, par un péché, tout ce que nous avons pu gagner de grâces et de mérites en plusieurs années. Leur malice, leur expérience, leurs ruses et leur nombre doivent nous faire infiniment craindre ce malheur, vu que des personnes plus pleines de grâces, plus riches en vertus, plus fondées en expérience et plus élevées en sainteté, ont été  surprises, volées et pillées malheureusement. Ah! Combien a-t- on vu de cèdres du Liban et d’étoiles du firmament tomber misérablement et perdre toute leur hauteur et leur clarté en peu de temps! D’où vient cet étrange changement? Ce n’a pas été faute de grâce, qui ne manque à personne, mais faute d’humilité: ils se sont crus capables de garder leurs trésors; ils se sont fiés et appuyés sur eux-mêmes; ils ont cru leur maison assez sûre, et leurs coffres assez forts pour garder le précieux trésor de la grâce, et c’est à cause de cet appui imperceptible qu’ils avaient en eux-mêmes (quoiqu’il leur  semblât qu’ils s’appuyaient uniquement sur la grâce de Dieu),  que le Seigneur très juste a permis qu’ils ont été volés, en les délaissant à eux-mêmes. Hélas! S’ils avaient connu la dévotion admirable que je montrerai dans la suite, ils auraient confié leur trésor à une Vierge puissante et fidèle, qui le leur aurait gardé comme son bien propre, et même s’en  serait fait un devoir de justice.
  2. 3- Il est difficile de persévérer dans la justice à cause de la corruption étrange du monde. Le monde est maintenant si corrompu qu’il est comme nécessaire que les cœurs religieux en soient souillés, sinon par sa boue, du moins par sa poussière; en sorte que c’est une espèce de miracle quand une personne demeure ferme au milieu de ce torrent impétueux sans être entraînée, au milieu de cette mer orageuse sans être submergée ou pillée par les pirates et les corsaires, au milieu de cet air empesté, sans en être endommagée; c’est la Vierge uniquement fidèle dans laquelle le serpent n’a jamais eu de part, qui fait ce miracle à l’égard de ceux et celles [qui l’aiment] de la belle manière.

 

 

[B. MARQUES DE LA VERITABLE DEVOTION A MARIE]

  1. Ces cinq vérités présupposées, il faut maintenant plus que jamais faire un bon choix de la vraie dévotion à la Très Sainte Vierge: car il y a plus que jamais de fausses dévotions à la Sainte Vierge, qu’il est facile de prendre pour de véritables dévotions. Le diable, comme un faux monnayeur et un trompeur fin et expérimenté, a déjà tant trompé et damné d’âmes par une fausse dévotion à la Très Sainte Vierge, qu’il se sert tous les jours de son expérience diabolique pour en damner beaucoup d’autres, en les amusant et endormant dans le péché, sous prétexte de quelques prières mal dites et de quelques pratiques extérieures qu’il leur inspire. Comme un faux monnayeur ne contrefait ordinairement que l’or et l’argent et fort rarement les autres métaux, parce qu’ils n’en valent pas la peine, ainsi l’esprit malin ne contrefait pas tant les autres dévotions que celles de Jésus et de Marie, la dévotion à la Sainte Communion et la dévotion à la Sainte Vierge, parce qu’elles sont, parmi les autres dévotions, ce que sont l’or et l’argent parmi les métaux.
  2. Il est donc très important de connaître, premièrement, les fausses dévotions à la Très Sainte Vierge pour les éviter, et la véritable pour l’embrasser; secondement, parmi tant de pratiques différentes de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, quelle est la plus parfaite, la plus agréable à la Sainte Vierge, la plus glorieuse à Dieu et la plus sanctifiante pour nous, afin de nous y attacher.

 

 

[1. «FAUX DEVOTS ET FAUSSES DEVOTIONS A LA SAINTE VIERGE»]

  1. Je trouve sept sortes de faux dévots et de fausses dévotions à la Sainte Vierge, savoir:

1- les dévots critiques;

2- les dévots scrupuleux;

3 les dévots extérieurs;

4- les dévots présomptueux;

5- les dévots inconstants; les dévots hypocrites;

7 les dévots intéressés.

 

 

 

[1. «Les dévots critiques»]

  1. Les dévots critiques sont, pour l’ordinaire, des savants orgueilleux, des esprits forts et suffisants, qui ont au fond quelque dévotion à la Sainte Vierge, mais qui critiquent presque toutes les pratiques de dévotion à la Sainte Vierge que les gens simples rendent simplement et saintement à cette bonne Mère, parce qu’elles ne reviennent pas à leur fantaisie. Ils révoquent en doute tous les miracles et histoires rapportés par des auteurs dignes de foi, ou tirés des chroniques des ordres religieux, qui font foi des miséricordes et de la puissance de la Très Sainte Vierge. Ils ne sauraient voir qu’avec peine des gens simples et humbles à genoux devant un autel ou image de la Sainte Vierge, quelquefois dans le coin d’une rue pour y prier Dieu; et ils les accusent d’idolâtrie, comme s’ils adoraient le bois ou la pierre; ils disent que, pour eux, ils n’aiment point ces dévotions  extérieures et qu’ils n’ont pas l’esprit si faible que  d’ajouter foi à tant de contes et historiettes qu’on débite de  la Sainte Vierge. Quand on leur rapporte les louanges admirables que les saints Pères donnent à la Sainte Vierge, ou ils répondent qu’ils ont parlé en orateurs, par exagération, ou ils donnent une mauvaise explication à leurs paroles. Ces sortes de faux dévots et de gens orgueilleux et  mondains sont beaucoup à craindre et ils font un tort infini à la dévotion à la Très Sainte Vierge, et en éloignent les peuples d’une manière efficace, sous prétexte d’en détruire les abus.

[2. «Les dévots scrupuleux»]

  1. Les dévots scrupuleux sont des gens qui craignent de déshonorer le Fils en honorant la Mère, d’abaisser l’un en élevant l’autre. Ils ne sauraient souffrir qu’on donne à la Sainte Vierge des louanges très justes, que lui ont données les saints Pères; ils ne souffrent qu’avec peine qu’il y ait plus de monde à genoux devant un autel de la Sainte Vierge que devant le Saint-Sacrement, comme si l’un était contraire à l’autre; comme si ceux qui prient la Sainte Vierge ne priaient pas Jésus-Christ! Ils ne veulent pas qu’on parle si souvent de la Sainte Vierge et qu’on s’adresse si souvent à elle. Voici quelques sentences qui leur sont ordinaires: A quoi bon tant de chapelets, tant de confréries et de dévotions extérieures à la Sainte Vierge. Il y a en cela bien de l’ignorance. C’est faire une mômerie de notre religion.  Parlez-moi de ceux qui sont dévots à Jésus-Christ (ils le nomment souvent sans se découvrir, je le dis par parenthèse): il faut recourir à Jésus-Christ, il est notre unique médiateur; il faut prêcher Jésus-Christ, voilà le solide!  Ce qu’ils disent est vrai dans un sens; mais par rapport à l’application qu’ils en font, pour empêcher la dévotion à la Très Sainte Vierge, il est très dangereux, et un fin piège du malin, sous prétexte d’un plus grand bien; car jamais on n’honore plus Jésus-Christ que lorsqu’on honore plus la Très  Sainte Vierge, puisqu’on ne l’honore qu’afin d’honorer plus  parfaitement Jésus-Christ, puisqu’on ne va à elle que comme à la voie pour trouver le terme où on va, qui est Jésus.
  2. La Sainte Eglise, avec le Saint-Esprit, bénit la Sainte Vierge la première, et Jésus-Christ le second: Benedicta tu in mulieribus, et benedictus fructus ventris tui, Jesus. Non pas parce que la Sainte Vierge soit plus que Jésus-Christ ou égale à lui: ce serait une hérésie intolérable; mais c’est que pour bénir plus parfaitement Jésus-Christ, il faut auparavant bénir Marie. Disons donc avec tous les vrais dévots de la Sainte  Vierge, contre ses faux dévots scrupuleux: O Marie, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de votre ventre, Jésus.

[3. «Les dévots extérieurs»]

  1. Les dévots extérieurs sont des personnes qui font consister toute la dévotion à la Très Sainte Vierge en des pratiques extérieures; qui ne goûtent que l’extérieur de la dévotion à la Très Sainte Vierge, parce qu’ils n’ont point d’esprit intérieur; qui diront force chapelet à la hâte, entendront plusieurs messes sans attention, iront aux processions sans dévotion, se mettront de toutes ses confréries sans amendement de leur vie, sans violence à leurs passions et sans imitation des vertus de cette Vierge très sainte. Ils n’aiment que le sensible de la dévotion, sans en goûter le solide; s’ils n’ont pas de sensibilités dans leurs pratiques, ils croient qu’ils ne font plus rien, ils se détractent, ils quittent tout cela, ou ils font tout à bâton  rompu. Le monde est plein de ces sortes de dévots extérieurs, et il n’y a pas de gens plus critiques des personnes d’oraison qui s’appliquent à l’intérieur comme à l’essentiel, sans mépriser l’extérieur de modestie qui accompagne toujours la vraie dévotion.

[4. «Les dévots présomptueux»]

  1. Les dévots présomptueux sont des pécheurs abandonnés à leurs passions, ou des amateurs du monde, qui, sous le beau nom de chrétien et de dévot à la Sainte Vierge, cachent ou l’orgueil, ou l’avarice, ou l’impureté, ou l’ivrognerie, ou la colère, ou le jurement, ou la médisance, ou l’injustice, etc.; qui dorment en paix dans leurs mauvaises habitudes, sans se faire beaucoup de violence pour se corriger, sous prétexte qu’ils sont dévots à la Vierge; qui se promettent que Dieu leur pardonnera, qu’ils ne mourront pas sans confession, et qu’ils ne seront pas damnés, parce qu’ils disent leur chapelet, parce qu’ils jeûnent le samedi, parce qu’ils sont de la confrérie du Saint Rosaire ou Scapulaire, ou de ses congrégations, parce qu’ils portent le petit habit ou la petite chaîne de la Sainte Vierge, etc. Quand on leur dit que leur dévotion n’est qu’une illusion du diable et qu’une présomption pernicieuse capable de les perdre, ils ne le veulent pas croire; ils disent que Dieu est  bon et miséricordieux; qu’il ne nous a pas faits pour nous  damner; qu’il n’y a homme qui ne pèche; qu’ils ne mourront pas sans confession; qu’un bon peccavi à la mort suffit; de plus qu’ils sont dévots à la Sainte Vierge; qu’ils portent le scapulaire; qu’ils disent tous les jours sans reproche et sans vanité sept Pater et sept Ave en son honneur; que ‘ils disent  même quelquefois le chapelet et l’office de la Sainte Vierge; qu’ils jeûnent, etc. Pour confirmer ce qu’ils disent et s’aveugler davantage, ils apportent quelques histoires qu’ils ont entendues ou lues en des livres, vraies ou fausses, n’importe pas, qui font foi que des personnes mortes en péché  mortel, sans confession, parce qu’elles avaient, pendant leur vie, dit quelques prières ou fait quelques pratiques de dévotion à la Sainte Vierge, ou ont été ressuscitées pour se confesser, ou leur âme a demeuré miraculeusement dans leur corps jusqu’à la confession, ou par la miséricorde de la  Sainte Vierge, ont obtenu de Dieu, à leur mort, la contrition et le pardon de leur péchés, et par-là ont été sauvés, et qu’ils espèrent la même chose.
  2. Rien n’est si damnable, dans le christianisme, que cette présomption diabolique; car peut-on dire avec vérité qu’on aime et qu’on honore la Sainte Vierge, lorsque, par ses péchés, on pique, on perce, on crucifie et on outrage impitoyablement Jésus-Christ son Fils? Si Marie se faisait une loi de sauver par sa miséricorde ces sortes de gens, elle autoriserait le crime, elle aiderait à crucifier et outrager son Fils; qui l’oserait jamais penser?
  3. Je dis qu’abuser ainsi de la dévotion à la Très Sainte Vierge, qui, après la dévotion à Notre-Seigneur au Très Saint-Sacrement, est la plus sainte et la plus solide, c’est commettre un horrible sacrilège, qui, après le sacrilège de l’indigne communion, est le plus grand et le moins pardonnable. J’avoue que, pour être vraiment dévot à la Sainte Vierge, il n’est pas absolument nécessaire d’être si saint qu’on évite tout péché, quoiqu’il fût à souhaiter; mais il faut du moins (qu’on remarque bien ce que je vais dire): Premièrement être dans une sincère résolution d’éviter au moins tout péché mortel, qui outrage la Mère aussi bien que le Fils; Secondement se faire violence pour éviter le péché; Troisièmement, se mettre des confréries, réciter le chapelet, le saint rosaire ou autres prières, jeûner le samedi, etc.
  4. Cela est merveilleusement utile à la conversion d’un pécheur, même endurci; et si mon lecteur est tel, et quand il aurait un pied dans l’abîme, je le lui conseille, mais à condition qu’il ne pratiquera ces bonnes œuvres que dans l’intention d’obtenir de Dieu, par l’intercession de la Sainte Vierge, la grâce de la contrition et du pardon de ses péchés, et de vaincre ses mauvaises habitudes, et non pas pour  demeurer paisiblement dans l’état du péché, contre les remords de sa conscience, l’exemple de Jésus-Christ et des saints, et les maximes du saint Evangile.

[5. «Les dévots inconstants»]

  1. Les dévots inconstants sont ceux qui sont dévots à la Sainte Vierge par intervalles et par boutades: tantôt ils sont fervents et tantôt ils sont tièdes, tantôt ils paraissent prêts de tout faire pour son service, et puis, peu après, ils ne sont plus les mêmes. Ils embrasseront d’abord toutes les dévotions de la Sainte Vierge; ils se mettront de ses confréries, et puis ils n’en pratiquent point les règles avec fidélité; ils changent comme la lune, et Marie les met sous ses pieds, avec le croissant, parce qu’ils sont changeants et  indignes d’être comptés parmi les serviteurs de cette Vierge  fidèle, qui ont la fidélité et la constance pour partage. Il vaut mieux ne pas se charger de tant de prières et pratiques de dévotion, et en faire peu avec amour et fidélité, malgré le monde, le diable et la chair.

[6. «Les dévots hypocrites»]

  1. Il y a encore de faux dévots à la Sainte Vierge, qui sont des dévots hypocrites, qui couvrent leurs péchés et leurs mauvaises habitudes sous le manteau de cette Vierge fidèle,  afin de passer aux yeux des hommes pour ce qu’ils ne sont pas.

[7. «Les dévots intéressés»]

  1. Il y a encore des dévots intéressés, qui ne recourent à la Sainte Vierge que pour gagner quelque procès, pour éviter quelque péril, pour guérir d’une maladie, ou pour quelque  autre besoin de la sorte, sans quoi ils l’oublieraient; et les  uns et les autres sont de faux dévots, qui ne sont point de  mise devant Dieu ni sa sainte Mère.

104. Prenons donc bien garde d’être du nombre des dévots critiques, qui ne croient rien et critiquent tout; des dévots scrupuleux, qui craignent d’être trop dévots à la Sainte Vierge, par respect à Jésus-Christ; des dévots extérieurs, qui font consister toute leur dévotion en des pratiques  extérieures; des dévots présomptueux, qui, sous prétexte de leur fausse dévotion à la Sainte Vierge, croupissent dans leurs péchés; des dévots inconstants, qui, par légèreté, changent leurs pratiques de dévotion, ou les quittent tout à fait à la moindre tentation; des dévots hypocrites, qui se  mettent des confréries et portent les livrées de la Sainte  Vierge afin de passer pour bons; et enfin des dévots  intéressés, qui n’ont recours à la Sainte Vierge que pour être  délivrés des maux du corps ou obtenir des biens temporels.


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